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La Chine se détourne de l’Occident et revient au marxisme (ou à ce qui lui en tient lieu)

mardi 31 janvier 2023 par CEPRID

Alberto Cruz

CEPRID

Sans doute ce texte ne va pas au fond et ne va-t-il pas jusqu’à voir que ce qui est en train de disparaitre est la fiction de l’unanimité de la direction, unanimité que Staline lui-même mettait en cause en définissant la gauche et la droite comme des catégories politiques à l’intérieur du parti. L’unanimité à savoir le choix du socialisme est celle de la perspective de la société, un choix de civilisation, un congrès marque la manière d’aller vers ce but par des moyens concrets. La dictature du prolétariat donne un mandat (non du ciel mais des masses populaires) le parti n’en est que le moyen révolutionnaire. On retrouve la même idée à Cuba, tout dans la Révolution et la souveraineté de Cuba, rien en dehors. L’existence d’un parti unique signifie simplement que la démocratie s’exprime à partir du consensus des masses et de la nation sur l’indépendance de Cuba face à l’ingérence nord américaine et pour être unie dans la diversité l’île a besoin d’être anti-raciste, contre l’exploitation. Donc le socialisme est la meilleure garantie du consensus. La différence réside alors dans la manière dont la classe ouvrière, le peuple peut intervenir dans l’élection des dirigeants, les traditions historiques. Les débat sont réels de la base au sommet, mais la direction qui nait du débat doit mener la ligne choisie par le collectif et respecter le mandat. Donc dire que la Chine ne respecte pas le centralisme démocratique c’est mal connaitre les manières spécifiques du consensus chinois, Xi n’est pas né de rien mais d’un débat affrontement au sein du parti pour bien voir l’étape et ce qu’elle exigeait. Il s’agit d’un choix de gauche sans “gauchisme” qui correspond probablement à une évolution collective dont nous ignorons les tenants et les aboutissements, spéculer là dessus n’a pas grand intérêt. Le plus intéressant n’est pas là mais bien dans ce qui a conduit à cette ligne : cette vision d’un monde multipolaire qui doit affronter le néo-colonialisme occidental et à l’intérieur de cette gestation il y a un nouveau rôle pour les partis communistes, ce nouveau rôle ne nait pas seulement des luttes d’appareil, l’hypothèse de ce texte, mais bien de la maturation de ce monde multipolaire et ce qu’il lui faut pour favoriser la paix dont le monde et la Chine ont le plus urgent besoin. Ce développement semble positif pour les forces d’émancipation dans la situation mondiale actuelle. Cette analyse trace aussi la silhouette en ombre chinoise ( !) de l’évolution en cours au sein de la Fédération de Russie, celle dont parlent nos camarades du KPRF (note de Danielle Bleitrach, traduction de Jean-Luc Picker).

Le XXème congrès du Parti Communiste de Chine à la mi-octobre s’est terminé avec une défaite sans appel des néo-libéraux et des partisans d’un compromis avec l’Occident. Le message aura été on ne peut plus clair : Hu Jintao, escorté hors de la salle plénière, en direct, aux yeux du monde entier, est la personnification de ce que la Chine non seulement ne va pas s’aplatir devant les attaques occidentales, mais qu’elle se prépare à la contre-attaque. Une contre-attaque sur de nombreux fronts et articulée autour d’un pivot central : Taiwan. Ceux qui se souviennent des congrès qu’il a dirigé dans le passé savent que les choix opérés par le secteur lié à Jintao sur la question de Taiwan et le maintien du statu quo avec les Etats-Unis sont devenus inacceptables pour la nouvelle direction. Surtout après la provocation flagrante qu’a été la visite de la grand-mère Pelosi sur l’ile.

Ce à quoi nous assistons, c’est à la fin de ‘l’ère Deng’. Une fin lente, mais inexorable. Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis que Deng, en 1981, déclarait que la Chine devait emprunter une nouvelle route « loin de la théorie », mettant au placard – il n’a pas été possible de l’éliminer entièrement – le marxisme. Ses successeurs Jiang Zemin et Hu Jintao ont suivi son message au pied de la lettre, développant rapidement et avec succès le rôle du marché dans l’économie interne et accompagnant ce mouvement d’une acceptation à l’extérieur de « l’ordre économique et politique » mondial sous hégémonie états-unienne. En d’autres termes, la subordination de la souveraineté nationale de la Chine à sa croissance économique.

Jiang a 96 ans, et il n’est plus qu’une figure sans poids dans le Parti. Hu en a 80 et il est clair qu’il souffre de graves problèmes de santé, comme l’ont fait savoir les Chinois pour expliquer qu’on « l’aide » à quitter la salle du congrès. Mais en réalité, il conservait un rôle important à l’intérieur du parti avec de nombreux relais pro-occidentaux et il comptait pouvoir continuer à exercer son influence, jusqu’au moment où il a franchi la ligne rouge : Taiwan.

SI l’on en croit ce que disent les Chinois – et pour cela il faut lire ce qu’ils disent et non ce qu’en disent les occidentaux – Hu et ses acolytes se sont battus jusqu’au dernier moment pour empêcher que la résolution finale ne mentionne que « nous ne renonçons pas à utiliser la force » en dernier recours pour récupérer Taiwan. Leur argument était que « La Chine ne fait pas la guerre sur son territoire à son propre peuple ». Dans son discours au congrès, il a aussi insisté sur l’importance de garder de « bonnes relations avec les Etats-Unis pour maintenir la voie de la croissance économique ». Une parole obsolète après les événements des cinq dernières années qui se sont écoulées depuis le dernier congrès qui ont vu une suite ininterrompue d’impositions de droits de douane, de sanctions économiques, de pressions et de provocations (AUKUS, QUAD…) et encore plus à un moment où non seulement les Etats-Unis, mais l’Occident dans sa globalité sont en régression politique, économique et géostratégique.

Il faut aussi mettre dans l’équation le fait que sa politique néolibérale laxiste et son laissez-faire à l’égard des capitalistes chinois ont été considérés comme responsables de la crise immobilière qui a éclaté l’an passé. Crise qui n’est pas encore totalement résolue : l’état a obligé les entreprises immobilières à céder les logements construits aux collectivités locales. Celles-ci ont mis en place des prix plafond ce qui a conduit à des ristournes importantes sur les prix initiaux et à la diminution des taxes hypothécaires, permettant ainsi de réduire significativement le coût du logement pour les citoyens chinois dans 51 des 70 plus grandes villes.

Tout cela oblige à un recentrement : le nouveau directoire de la Chine est composé pour l’essentiel de personnalités qui ont démontré au long de leur parcours politique des principes rigoureux et surtout « la capacité à résister aux pays occidentaux même sous la pression des sanctions ». Un point déterminant. C’est la fin des gouvernements pragmatiques et non-idéologiques. C’est la fin des accommodations et des complaisances envers l’Occident même quand il devient agresseur. Point final. La Chine, à travers le XXème congrès du PCC, indique clairement qu’elle ne recherche pas l’affrontement, dans le respect de sa position traditionnelle, mais qu’elle ne s’esquivera pas si l’on lui impose.

Comme on pouvait s’y attendre, l’Occident est en état de choc. Pour diverses raisons : en premier lieu, la confirmation de Xi pour un troisième mandat, et le voilà qualifié de « dictateur à vie », de « nouvel empereur » et autres fadaises ; en deuxième lieu parce qu’ « il n’y a pas de réformateurs économiques dans la nouvelle direction » ; et enfin parce qu’en conséquence « la nouvelle donne politique implique un haut niveau de solidarité au plus haut de l’appareil, qui permettra une plus grande efficacité dans les changements politiques et leur mise en œuvre ». Quand l’Occident émet une critique sur quelque chose, cette critique peut souvent être comprise comme un compliment involontaire, et ce que nous voyons ici c’est la reconnaissance qu’il existait à l’intérieur du PCC des forces favorables aux positions occidentales. C’est donc aussi la reconnaissance que ce qui s’est passé durant la séance de clôture du XXème congrès était inéluctable au vu des réalités actuelles.

L’influence de la pensée marxiste

Cet épilogue était prévisible dès la lecture des documents soumis à la discussion et à l’approbation de cette instance suprême. La Chine n’est pas encore complètement « redressée » comme l’avait affirmé le XIXème congrès, mais « son influence internationale, son pouvoir et sa force d’attraction ont augmenté considérablement » a reconnu Xi dans son discours. Et ce ne sont pas là des paroles en l’air. Dans l’intervalle de cinq ans entre les deux congrès la Chine a été confrontée à une avalanche d’attaques politiques, de barrières douanières, de sanctions financières et de restrictions commerciales de la part de l’Occident qui n’ont pas réussi à la faire plier et au contraire qui l’ont rendue plus forte. Beaucoup plus forte.

Tout le charabia habituel de la propagande occidentale a été réduit en miette. Xi Jinping et les autres dirigeants ont une vision claire de la situation et de ce qu’il convient de faire. En premier, il s’agit de « renforcer notre capacité à contrecarrer les sanctions étrangères », reconnaissant par là que cette pratique occidentale ‘démocratique’ ne va pas aller en s’amenuisant, bien au contraire. En même temps, il faut « accélérer le progrès technologique et l’autosuffisance ». Entendons par là que la science et l’éducation, en particulier, doivent être mobilisées pour réduire la dépendance aux technologies occidentales.

Pour atteindre cet objectif : le socialisme. Le mot « socialisme », toujours qualifié de « aux caractéristiques chinoises » revient régulièrement, dans un contexte où « peuple » et « développement » se répondent l’un à l’autre. Les références à « l’économie de marché » et aux « réformes » ont singulièrement diminué par rapport au XIXème congrès. Nous avons là la confirmation que la politique de « prospérité commune » qui sous-tend le XIV plan quinquennal de 2020 progresse bien et que l’objectif en matière de redistribution des richesses va bien au-delà de ce plan quinquennal. On peut dire que les résolutions du congrès, ancrées dans les développements au cours des 5 dernières années, s’articulent indubitablement autour de l’influence de la pensée marxiste dans les processus décisionnels. Même les Chinois se risquent maintenant à se référer plus ouvertement au marxisme-léninisme.

Si l’on parle de la Chine, il faut fuir la dichotomie classique occidentale du ‘avec ou contre moi’ ou du ‘noir et blanc’, autant qu’il est nécessaire de ne pas accepter sans critique tout ce qui vient de la Chine. On ne peut pas et on ne doit pas considérer la Chine comme le phare de la révolution mondiale. Mais on ne peut pas non plus la considérer comme un pays capitaliste de plus. C’est pourtant la seconde position que l’on retrouve chez de nombreuses personnes se réclamant du progressisme, parce que leurs propres analyses sont baignées d’analyses produites par des occidentaux, selon les paramètres occidentaux. En Occident, le marxisme est donné pour mort, et en particulier son concept central, la lutte de classe. Mais en Chine, le concept de lutte de classe n’a jamais disparu et connait aujourd’hui une véritable résurrection.

Pour l’Occident, la ‘décélération économique’ de la Chine est conçue comme le début de la fin de la tentative chinoise de devenir quelqu’un dans le monde. Nous étions habitués à ce que le ‘jardin du monde’, comme dit Borell (ndt : voir son discours du 7 octobre) soit arrosé par ‘l’usine du monde’. Mais, tout à coup, ce n’est plus le cas. Il y a bien sûr le rôle de la crise Ukrainienne et les agressions ‘démocratiques’ que sont les sanctions. Mais il y a surtout les décisions politiques prises par la Chine et couchées sur le papier dès 2020 pendant l’élaboration du XIV plan quinquennal. Ce sont ces décisions qui ont été aujourd’hui entérinées par ce congrès décisif. Et on se rend compte soudain que cette ‘décélération’ qui a fait les gorges chaudes des commentateurs occidentaux – outre le fait que la Chine continue sur une trajectoire de croissance au moment où l’Occident entre en récession – trouve sa raison principale dans la reprise de contrôle de l’économie par l’État. L’antithèse du capitalisme occidental.

Le public prend le pas sur le privé

En mettant l’accent sur la redistribution des richesses, ce XXème congrès marque le renforcement du contrôle public sur le privé. Les analystes occidentaux s’empressent de théoriser que cela va provoquer « une perte de confiance des entrepreneurs qui conduira à un effondrement des investissements privés » et avertissent que « les élites entrepreneuriales sont effrayées par la campagne anti-corruption et la nature arbitraire d’un système judiciaire contrôlé par le parti communiste ». Les occidentaux ne se donnent que rarement le mal d’essayer de comprendre une pensée qui ne leur appartient pas. La Chine a des milliers d’années derrière elle et comme le dit le proverbe : « il vaut mieux offenser quelques-uns que décevoir des milliers ». L’Occident sera offensé, mais pas les quelques un milliard et demi de chinois.

Pour prendre un exemple démonstratif : peu de temps avant l’ouverture du XXème congrès, Forbes a publié une étude sur la richesse en Chine. On y apprend que 79 des 100 personnes les plus riches ont enregistré une diminution significative de leur patrimoine. Forbes s’étonne de cette « perte massive de richesse des multimillionnaires chinois qui ne s’était pas vue depuis 24 ans ». Quelle en est la raison ? Il y en a sans doute plusieurs, mais fondamentalement, il s’agit de la traduction des tours de vis donnés par l’état sur les riches (on se référera ici au cas paradigmatique d’Alibaba) au nom de sa politique de « prospérité commune ».

Ce que l’Occident considère comme « obstacles à la prospérité » – entendez au marché libre comme unique forme acceptable, malgré tous les désastres passés et futurs – fonctionne en réalité très bien et beaucoup de pays du ‘Sud global’ ont conscience que le secret de la croissance chinoise repose sur le contrôle strict du marché par l’État. Ce XXème congrès a entériné la vision marxiste d’un contrôle étendu du Parti sur le secteur privé, de l’extension du rôle des entreprises publiques et la recherche de la « propriété commune » déjà esquissée dans le XIV plan quinquennal à travers la redistribution de la richesse. Et le rôle joué par Xi Jinping dans ce changement de vision est essentiel.

L’objectif est « la transformation de la Chine en un pays socialiste grand et moderne sur tous les plans ». Cet objectif se décline en deux étapes : la première est déjà en cours et doit être achevée en 2035. La seconde la suivra pour s’achever en 2049. D’après ce qu’on en lit dans les documents, cette « modernisation aux caractéristiques chinoises » se saisit de la globalisation, mais refuse en même temps les « effets pervers liés aux modes de modernisation occidentaux : l’hégémonie et la colonisation ».

Pour se faire, l’accent est mis non pas sur la croissance à la mode occidentale, quoiqu’il en coûte, en particulier au niveau social, mais sur la « croissance qualitative », « égalisant les revenus des différents groupes de la population et amenant les populations rurales à rejoindre les standards du mode de vie urbain, tout en prenant en compte la préservation du milieu naturel ». C’est un fait que le niveau de vie des populations rurales a quasiment doublé au cours des dix dernières années, jouant un rôle moteur dans l’élimination de la pauvreté, concentrée essentiellement dans les campagnes.

La question de la corruption n’est pas oubliée et est abordée ouvertement et sans complexes : « de graves menaces [de corruption] se cachent au sein même du parti, du pays et des forces armées ». L’élimination de ces forces destructrices au sein même du Parti est essentiel pour que la confiance sociale dans le Parti soit rétablie. La corruption a été une des malédictions du Parti Communiste d’Union Soviétique, et une des raisons de la décomposition morale et sociale qui a conduit à la disparition de l’URSS.

La Chine dans le jeu géopolitique

Parmi les nombreuses questions traitées par le congrès, il faut donner une place à part à l’importance de la géopolitique et l’engagement de la Chine à contribuer à l’émergence d’un « système international plus équitable et plus juste », impliquant que le système existant – auquel s’accroche désespérément un Occident moribond – ne l’est pas. La Chine défend le droit international et non cet « ordre [occidental] basé sur des règles ». En se présentant comme le principal pays à défendre le multilatéralisme, elle a gagné énormément en charisme et en influence internationale.

Une autre question pertinente de ce congrès est l’intensification de « l’association stratégique intégrale pour la coordination entre la Chine et la Russie dans le monde nouveau ». Dans ces moments clés pour la planète que nous vivons en raison de la guerre des Etats-Unis et de l’OTAN contre la Russie, cette question revêt une nouvelle importance même si l’on continue à utiliser les formules convenues telles que « les relations entre la Chine et les Etats-Unis se conforment à la direction correcte des trois principes de respect mutuel, coexistence pacifique et coopération au bénéfice mutuel » et à l’équivalent en direction de l’Union Européenne. Formules qui, pour le moment, relèvent plus du désir que de la réalité en fonction du comportement occidental.

Il s’agit d’une conclusion logique : « devant la contention externe, les sanctions, la négation et les interférences irrationnelles, nous avons lancé une lutte yeux dans les yeux, ferme et puissante ». Ce qui signifie que souveraineté nationale, développement et sécurité marchent main dans la main, inexorablement. La Chine a fini de se taire.

La Chine perçoit clairement que les temps à venir seront fait de turbulences parce que l’Occident se refuse à perdre son hégémonie mourante et que les forces du changement historique conduisent beaucoup de pays, et pas seulement la Chine, à avancer en dehors du chemin occidental. L’exemple récent de l’Arabie Saoudite demandant son adhésion aux BRICS en est la dernière preuve en date. On pourrait aussi citer les pays qui, comme l’Egypte, le Pakistan, la Syrie, la Guyane, la Malaisie ou encore l’Union Africaine, ne regardent plus vers le « jardin occidental » mais vers la Chine pour mettre en place sa méthode d’éradication de la pauvreté. Ce qui nous en dit long sur la direction que prend le monde.


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