CEPRID

L’Egypte et le suicide de la gauche arabe

vendredi 6 septembre 2013 par CEPRID

Alberto Cruz

Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

L’Egypte a explosé, comme cela était prévisible. Et cette explosion a pulvérisé la gauche arabe. Ou, pour mieux dire, les restes de la gauche arabe, parce que cette dernière s’est en réalité suicidée. La situation rappelle beaucoup le film « La vie de Brian » des Monty Python : dans la scène finale, un groupe de combattants aguerris – et bien armés – rejoignent Brian sur sa croix, qu’ils considèrent comme un leader révolutionnaire et, pour le sauver,… se suicident. C’est exactement ce que fait la gauche arabe depuis le début dudit « printemps arabe ».(1) C’est seulement maintenant, de manière encore timide, qu’on commence à publier dans les milieux progressistes occidentaux des critiques, jusqu’ici occultées, sur les dérives de la gauche arabe et son orientation dans les révoltes. La crainte qu’on vous étiquette comme un « sympathisant des islamistes » est grande et on sait qu’il est ensuite très difficile de se débarrasser d’une telle caractérisation. Mais quiconque a les yeux ouverts - sans parler de l’esprit - doit constater que si la gauche arabe a commencé son déclin dans les années 1990 après le coup d’Etat militaire en Algérie, aujourd’hui, avec l’attitude de soutien au coup d’Etat militaire qu’elle a adoptée en Egypte et les appels qu’elle lance dans le même sens en Tunisie, cette gauche n’a qu’un seul avenir : le néant.

De nombreux analystes se sont rendu compte qu’on peut établir un parallélisme entre le coup d’Etat en Algérie de 1992 et celui d’Egypte en 2013, mais la plupart omettent de signaler que le putsch en Algérie avait été encouragé par l’Union Générale des Travailleurs (UGT, principal syndicat du pays, NdT) et par le Parti de l’Avant-Garde Socialiste (PAGS, héritier de l’ancien Parti Communiste d’Algérie). Le Front Islamique du Salut avait gagné les élections au premier tour, son triomphe était garanti au second et c’est cela qui devait être évité à tout prix. L’UGT et le PAGS n’ont pas hésité un seul instant à chercher l’appui et la collaboration du patronat, rassemblé dans l’Union des Entrepreneurs Publics, et des intellectuels réunis dans la Coalition pour la Culture et la Démocratie. Lorsque cette grande « Coalition Nationale pour le Salut de l’Algérie » a pris corps, l’armée a fait un coup d’Etat militaire. A quoi font donc référence aujourd’hui les noms de Front de Salut National en Egypte et en Tunisie, et encore plus quand on constate quelles forces y participent ? Et que penser lorsqu’on voit que l’Union Générale des Travailleurs de Tunisie (UGTT) lance au gouvernement d’Ennahdha un ultimatum expirant dans une semaine pour la création d’un « gouvernement technocratique », à défaut de quoi elle « serait obligée de considérer d’autres options » ?

Un refrain dit qu’il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Ce qui se passe en Egypte reproduit exactement l’expérience algérienne. Et c’est la même voie sur laquelle s’est engagée la gauche en Tunisie. Avec la différence qu’en Egypte les islamistes avaient triomphés à plusieurs élections depuis 2011, comme l’ont souligné certains analystes tel Essam Al-Amin, sans doute le critique le plus lucide sur ce qui se passe en Egypte (2).

Cependant, quelque chose a échappé à Essam. Ainsi, il est attendrissant de voir comment le nouveau ministre du Travail égyptien, Kamal Abu Aita, fondateur de la jeune Fédération Egyptienne des Syndicats Indépendants (FESI) - et critique féroce de la répression des militaires quand ces derniers interdisaient les grèves au nom du Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) et emprisonnaient les syndicalistes dans les mois qui ont suivi la chute de Moubarak sous l’accusation de « stopper le cycle productif et miner l’économie » -, dit aujourd’hui publiquement qu’il faut immédiatement mettre fin aux grèves et que « les héros des grèves (de l’époque) doivent se convertir en héros du travail et de la production ».

La sortie du nouveau ministre a été tellement abrupte que d’autres dirigeants syndicaux de la FESI ont du sortir du bois pour nuancer les choses en affirmant qu’ils n’allaient pas aussi loin et qu’ils se limitaient à demander « une suspension d’un an » de toutes les grèves afin de permettre l’application des réformes. Car, selon eux, si cette forme de lutte ouvrière se maintient, « cela ne fera que servir la stratégie des Frères Musulmans ». Avec plus ou moins de nuances, c’est exactement le même discours que tiennent d’autres organisations comme la Fédération Syndicale Egyptienne (le syndicat vertical de l’ère de Moubarak) et le Congrès Ouvrier Egyptien.

Combativité syndicale

En Egypte, malgré la répression de Moubarak, des militaires et des islamistes la seule gauche conséquente est dans les syndicats, qui sont les plus combatifs du monde arabe. Pendant l’étape post-Moubarak et en pleine répression militaire du CSFA, il y a eu 3.817 grèves, soit bien plus que le nombre de grèves au cours des dix dernières années de pouvoir de Moubarak. Et le mouvement syndical a été encore plus loin pendant le gouvernement des Frères Musulmans avec 5.844 grèves, subissant également une dure répression anti-syndicale, la police attaquant les grévistes avec des chiens par exemple.

Et aujourd’hui, le ministre du Travail et les syndicats demandent qu’on arrête cette forme de lutte ? La combativité des travailleurs égyptiens est hors de doute, mais la pression qu’exercent les sommets syndicaux-politiques-ministériels-médiatiques est telle qu’il ne serait pas étonnant de voir bientôt comment on criminalise ceux qui ne suivront pas ces appels à abandonner la lutte ouvrière, car une grande partie des grèves menées jusqu’ici ont été lancées en marges des structures syndicales.

Y a-t-il une quelconque personne saine d’esprit qui pense que le nouveau gouvernement va changer d’un iota la politique économique néolibérale de Moubarak, celle de l’étape post-Moubarak du CSFA et des Frères Musulmans ? Nous assistons à une claire tentative de contention et de contrôle total du mouvement ouvrier. Jusqu’à présent, toutes les tentatives en ce sens ont échouées. Mais aujourd’hui, c’est la gauche qui le fait aussi, en s’appuyant sur la « légitimité » de la nouvelle situation « qui a été impulsée par la lutte des masses ». C’est ce que dit, par exemple, le Courant Populaire d’Egypte (nassériens). Et cet argument, répété jusqu’à la nausée à l’intérieur et à l’extérieur du pays, pèse beaucoup.

Ici s’engage un nouveau débat : la « sariyya » (légitimité). Pour les Frères Musulmans, elle se situe dans les élections qu’ils ont gagnées ; pour ceux qui soutiennent les putschistes, elle est dans la place Tahrir. Il est clair qu’il y a d’autres légitimités, mais cela n’intéresse ni les uns ni les autres vu que tous deux se meuvent à l’intérieur du système. Et le système accepte presque tout ; une révolution nationale ou bourgeoise, mais jamais une révolution socialiste qui change le modèle économique.

Ainsi, lorsque la gauche sort dans les rues en couvrant l’appel des militaires à « combattre le terrorisme » - qui n’existe pas – au nom de la « légitimité » de la nouvelle situation, ou bien elle est en train de creuser sa propre tombe, ou bien elle est en train de reconnaître qu’elle n’ira jamais plus loin que ce que veut le système, ou bien elle est en train de savonner sa pente vers le néant, vu que l’armée égyptienne d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle de l’époque de Nasser. Le fait que l’appel à soutenir la politique de l’armée dans les rues ait été lancé pour le 26 juillet, date anniversaire de la nationalisation du Canal de Suez par Nasser, n’y change rien.

Cela, s’est jouer avec la psyché des masses vu que, en contradiction totale avec les nationalisations de Nasser, les nouveaux gouvernants vont au contraire approfondir les politiques néolibérales et privatisatrices impulsées tant par Moubarak que par les Frères Musulmans. S’il y avait le moindre doute à cela, jamais l’Arabie Saoudite, ni le Qatar, ni les Emirats Arabes Unis, ni le Koweït, ni les Etats-Unis, ni l’UE, ni le FMI n’auraient prêtés 12 milliards de dollars à l’Egypte et offert leur soutien au coup d’Etat. Les nassériens de gauche égyptiens, si heureux avec le coup d’Etat militaire, semblent tout bonnement ignorer ce simple fait.

Ceux qui se considèrent de gauche dans le monde arabe devraient lire Marx. Lire, et non relire, car il est douteux qu’ils l’aient fait et si tel est le cas, c’était il y a longtemps. Et il faudrait commencer par « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte ». Les militaires veulent se donner une légitimité et cherchent cette légitimité dans les masses, en liant certaines initiatives avec des dates clés de l’histoire égyptienne, comme la nationalisation du Canal de Suez. Marx avait expliqué de manière magistrale ce comportement de l’oligarchie politique et militaire en 1852 en France, mais de manière surprenante la gauche ne s’en souvient pas. Marx avait analysé la révolution française de 1848-1851 ; il développa en outre les concepts fondamentaux du matérialisme historique, la théorie de la lutte des classes et de la révolution prolétarienne, de l’Etat et de la dictature du prolétariat. Il arriva pour la première fois à la conclusion que le prolétariat triomphant doit détruire la machine de l’Etat bourgeois. Mais la gauche arabe d’aujourd’hui n’a pas le moindre intérêt à détruire l’Etat bourgeois, ni en Egypte ni presque partout ailleurs.

Il n’y a sans doute qu’une seule organisation qui poursuit cet objectif en Egypte ; ce sont les Révolutionnaires Socialistes (RS). Comme toute la gauche, ils ont salué avec enthousiasme la chute de Morsi mais ils semblent aujourd’hui commencer à se rendre compte du danger, non seulement en constatant les massacres des sympathisants des Frères Musulmans, mais aussi la poursuite des mesures répressives contre les grévistes. Une dirigeante des RS, également dirigeante dans la FESI, Fatma Ramadan, reconnaît que le paternalisme des militaires est un « poison mortel » pour la classe ouvrière et comprend clairement ce qui se passe : « les revendications des travailleurs sont claires ; du travail pour eux et leurs enfants, un salaire juste, des lois qui protègent contre patrons, des plans réels de développement, des libertés de tous types, la fin des tortures et des assassinats… Les travailleurs ne doivent pas se laisser duper ni cesser de faire pression sous des prétextes tels que la lutte contre le terrorisme ». (3)

Ces voix, clairement minoritaires aujourd’hui au sein de la gauche arabe, ont une excellente opportunité de se racheter de l’appui initial au coup d’Etat en soutenant à fond les grévistes qui refusent de céder aux pressions du nouveau pouvoir afin qu’ils cessent leur lutte. Une fois de plus, ce sont les combatifs travailleurs du textile de Mahalla al-Kubra qui sont à l’avant-garde, en poursuivant la grève qu’ils ont initié le 31 juillet contre le retard du paiement des salaires dans deux entreprises ; Nasr Spinning and Weaving Company et Stia Spinning and Weaving Company. Le slogan porté par les grévistes est clair : « Ne te laisse pas duper par l’armée ! ». Au moment d’écrire ces lignes, la grève dure depuis une semaine. Nous verrons si elle est gagnée ou si les grévistes seront, comme d’habitude, réprimés par la police.

Il est clair que les appels à la « paix sociale » se produisent parce qu’il y a la peur que la situation n’échappe à tout contrôle parce que - et c’est ainsi qu’il faut interpréter le coup d’Etat - car le mouvement des masses déborde tous les plans, tant ceux de l’oligarchie égyptienne – où se placent les militaires – que ceux de la dite « intelligentsia laïque et libérale » - qui n’a jamais opté pour un quelconque changement révolutionnaire dans le modèle économique - et ceux de l’Arabie Saoudite, du Qatar ou des Etats-Unis. Et y compris d’Israël. La mégalomanie des Frères Musulmans

Il y a une autre facette de la situation que la gauche ne prend pas en compte ; ce sont les implications régionales de ce qui se passe en Egypte. Toute analyse de l’Egypte ou d’ailleurs doit tenir compte de la situation géopolitique et ne peut être faite de manière isolée. Ceux qui ne le font pas ne voient que l’arbre au lieu du bois.

Les Frères Musulmans ont commis de nombreuses erreurs, mais leur erreur cruciale fut la tentative de mettre en peu de temps la main sur tous les secteurs du pouvoir en Egypte, ce qui les a heurtés à la fois aux militaires, aux libéraux et aux salafistes (financés par l’Arabie Saoudite).

Et, ensemble avec cette erreur, une autre non moins importante : les Frères Musulmans, en dépit d’être les « enfants » des intérêts de l’Occident dans la région – et spécialement des Etats-Unis, avec qui ils maintenaient d’excellentes relations depuis 2007 – ont commencé à agir en solo en tentant de contrôler toute la zone arabe où se sont produites des révoltes : Tunisie, Libye, Liban, Jordanie et Syrie. C’est dans ce dernier pays qu’ils se sont heurtés au premier obstacle de taille : l’Arabie Saoudite. On dit que l’ambassadeur saoudien au Caire a fait pression de toutes ses forces pour éviter la victoire de Morsi aux élections de 2012, ce qui a du sens si on tient compte du fait que l’Arabie Saoudite a été le premier pays à saluer le coup d’Etat militaire et à féliciter le président intérimaire.

Certains ont évoqué le conflit de pouvoir régional entre l’Arabie Saoudite et le Qatar, les premiers soutenant les salafistes et les seconds les Frères Musulmans. En dépit de ce qu’on considère comme des évidences, il n’est pas crédible qu’un petit Etat ayant moins de deux millions d’habitants s’engage dans une lutte de pouvoir régional qu’il sait perdue d’avance. Il est vrai qu’il y a eu des frictions entre les deux pays pour le contrôle de l’exploitation du gaz dans la région, par exemple, mais, selon moi, le Qatar n’a été que le fer de lance des Saoudiens, tandis que la lutte pour le pouvoir se produit au sein du régime saoudien lui-même, gouverné par un gérontocrate malade qui l’a paralysé pendant un an et demi. Le Qatar a tiré profit de cette inactivité dans la politique étrangère saoudienne pour se donner quelques marges de manœuvre, mais il n’y avait en réalité pas de grandes différences quant aux intérêts des uns et des autres dans leur volonté de soumettre les révoltes. Le Qatar a joué le rôle du « bon » flic et l’Arabie Saoudite celui du « méchant ». De fait, ces deux pays se sont empressés d’envoyer de l’argent à l’Egypte pour soutenir le nouveau régime et il est significatif que la première visite dans un pays étranger réalisé par le nouvel émir du Qatar ait été, en suivant la tradition de son père, l’Arabie Saoudite. Tout est rentré dans l’ordre dans le Golfe.

Le véritable conflit de pouvoir au Proche Orient concerne l’Arabie Saoudite et la Turquie, les deux pays qui ont émergé en tant que puissances régionales au début des révoltes, et après avoir constaté la perte d’influence des Etats-Unis dans la zone. Il est très significatif que les Frères Musulmans aient choisi Istanbul comme siège de la réunion secrète qu’ils ont eu dès que s’est produit le coup d’Etat militaire qui les a chassé du pouvoir en Egypte (4) et dans laquelle fut décidée la stratégie à développer face à la nouvelle situation. Ce n’était pas une question de proximité, mais bien de parrainage.

Il est également significatif que la Turquie ait condamné le coup d’Etat tandis que, comme on l’a dit, les Saoudiens l’ont soutenu. Et que, dans une mesure sans précédent, Erdogan ait décidé de frapper la rébellion de ses militaires en condamnant, justement maintenant, plusieurs généraux importants à des peines de prison sous l’accusation d’avoir préparé un coup d’Etat en 2007. Le message est clair : il ne permettra pas une alliance, comme en Egypte, entre les militaires et les laïcs contre sa politique au moment où les braises allumées par les récentes protestations ne sont pas encore éteintes.

La Turquie traverse cependant maintenant de graves difficultés, tant internes (les protestations et l’accord avec les Kurdes du PKK) qu’externes (les Kurdes syriens et leur décision annoncée de proclamer en août leur autonomie dans le nord de la Syrie) qui l’a rend plus faible dans cette lutte de pouvoir régional. Elle n’est plus le joueur explosif d’il y a deux ans (Erdogan fut le premier chef d’Etat musulman à visiter la Libye après le renversement de Kadhafi, de même en Tunisie et il fut également l’un des premiers à visiter le Caire après le renversement de Moubarak) bien qu’elle n’ait pas perdu toute sa force. C’est le moment choisi par l’Arabie Saoudite non seulement en Egypte, mais aussi en Syrie, en imposant son candidat entre les rangs des « rebelles ».

Tandis que l’Arabie Saoudite et le Qatar se sont partagés les rôles et ont convergé dans la stratégie sectaire contre les chiites, la Turquie a été plus prudente dans cet aspect des choses vu ses bonnes relations avec l’Iran. Il ne faut pas oublier que si la Turquie a été l’une des puissances qui ont encouragé la guerre en Syrie, elle a voulu canaliser son soutien politique et militaires aux forces moins sectaires, exactement le contraire de ce qu’on fait les deux autres pays, comme vient de l’admettre l’ONU en affirmant que « 60% des armes que l’Arabie Saoudite a livré à l’opposition syrienne ont atterri dans les mains d’organisations liées à Al-Qaïda » (5).

Le fait que les militaires égyptiens – avec l’approbation ou non du gouvernement intérimaire, qui n’a de toute façon pas protesté contre cette décision – aient fermé le passage frontalier de Rafah, l’unique voie d’issue des Gazaouis face au blocus d’Israël, ne devrait pas surprendre. Le pouvoir militaire a fermé 80% des tunnels qui donnaient encore un peu de vie à la population martyrisée de Gaza (6). Il n’est pas étonnant non plus que l’une des accusations portées contre Morsi soit ses liens avec le Hamas. Morsi avait seulement bougé un peu les lignes - rien qu’un petit peu - par rapport aux relations avec Israël, mais rien que cela fut considéré comme une menace intolérable pour le statu quo régional. L’accord de paix avec Israël, stratégique pour les Etats-Unis, doit être maintenu coûte que coûte. Y compris au prix d’un coup d’Etat.

Entre illusion et naïveté

Dans cette question, comme dans d’autres, la gauche égyptienne regarde ailleurs, quand elle ne se fait pas de vaines illusions sur le« nationalisme conservateur anti-impérialiste » des militaires, qui a été répété comme un dogme par un secteur significatif de la gauche occidentale. Même des marxistes éminents comme Samir Amin ont qualifié l’armée égyptienne de « force de classe neutre » probablement« enflammée » par la mobilisation des masses – mais certainement pas 32 millions de personnes, comme l’ont dit à la fois certains médias de gauche et bourgeois – dans une sorte de folie temporelle que Frantz Fanon (un autre auteur qu’il faudrait lire) appellerait « dissonance cognitive ».

On ne peut être plus naïf. La bourgeoisie a usurpé tous les symboles de la gauche, à commencer par le langage. Ou plutôt, la gauche s’est rendue avec armes et bagages à la bourgeoisie. Cela équivaut à son suicide. Il n’est pas aventureux de dire que la gauche arabe s’achemine vers le néant. Nulle part dans le monde arabe il n’y a eu encore de révolution véritable et le fait d’admettre que ce qui se passe aujourd’hui est une « révolution » suppose une « déradicalisation » des luttes, qui se font toujours dans les limites du système capitaliste.

Pour en finir avec toutes les formes d’oppression, un processus révolutionnaire suppose la transformation de tous – j’insiste, de tous – les aspects de la société, non seulement des rapports interpersonnels mais aussi des appareils d’Etat et des rapports sociaux économiques et productifs. Il n’y a rien de cela dans le monde arabe, ni même des prémisses de cela à moyen ou à long terme, même si certains rêvent encore de « révolution permanente » ou d’un « processus de longue durée dans lequel rien n’est décidé ». En restant généreux avec eux ; ils oublient la géopolitique. Comme toujours.

Source : http://www.nodo50.org/ceprid/spip.php ?article1717

Alberto Cruz est journaliste, politologue et écrivain. Son nouveau livre est : « Las brujas de la noche. El 46 Regimiento “Taman” de aviadoras soviéticas en la II Guerra Mundial » (« Les Sorcières de la Nuit. Le 46e régiment « Taman » d’aviatrices soviétiques dans la IIe Guerre Mondiale »).

Notes :

1.- Alberto Cruz, « ¿Dónde fueron todas las flores en la ‘primavera árabe’ ? » http://www.nodo50.org/ceprid/spip.php ?article1492

2.- Esam Al-Amin, « El gran fraude : Reflexiones en torno al golpe militar de Egipto » http://www.rebelion.org/noticia.php ?id=171657

3.- « Al-Manshour », 26 juillet 2013, en arabe ; http://al-manshour.org/node/4316

4.- « Islamic Invitation Turkey », 15 juillet 2013.

5.- « Al-Akhbar » (Liban), 2 août 2013.

6.- « Al-Masri Al-Yawm » (Egypte), 15 juillet 2013. Il faut ajouter que Morsi avait également fermé, en innondant avec des eaux fécales plus ou moins 10% des tunnels dans une tentative de complaire à Israël et aux Etats-Unis. Si ces chiffres sont exacts, cela signifie que Morsi et les militaires qui l’ont renversé, avec le soutien de la gauche, ont détruits 90% des tunnels qui apportaient un peu de vie à Gaza pour pallier au blocus israélien.


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