CEPRID

L’indignation de Stéphane Hessel éclipse le Goncourt

mardi 25 janvier 2011 par CEPRID

Juliette Serfati

C’est le miracle éditorial qui emportera cette fin d’année 2010 : Indignez-vous, l’ouvrage de Stépahen Hessel a dépassé les 500.000 ventes, un succès fulgurant, qui depuis plusieurs semaines ne démord pas....

Avec cet ouvrage, l’ancien résistant âgé de 93 ans a lancé « une insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon à notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et la compétition à outrance de tous contre tous ».

Des débuts si lointains

Mais depuis le 20 octobre et les 8000 exemplaires qui sont sortis dans le commerce, Stéphane Hessel, avec ce petit livre vendu 3 euros, a littéralement fait disparaître le Goncourt des étals. Déjà 500.000 ventes, et maintenant, un nouveau retirage de 300.000 exemplaires... on dépasse de très très loin les ventes d’un Goncourt, de toute manière trop en proie à la polémique cette année.

Or, si en France, le succès est immense, c’est maintenant à l’étranger que le livre prend de l’ampleur, avec des demandes de traduction venant du monde entier, précise Jean-Pierre Barou, cofondateur de la maison d’édition.

Cité par l’AFP, Jean-Marie Sevestre, de la librairie Sauramps, à Toulouse, est aux anges : il se vend entre 300 et 400 exemplaires chaque jour du livre. « Ce livre arrive à un moment où les gens attendaient un guide, un message. Ce qu’il dit, c’est tout n’est pas foutu, il faut réagir ! »

Même le philosophe et sociologue Edgar Morin s’incline devant un livre qui rassemble si intelligemment. En effet, « l’indignation de Stéphane Hessel passe par la raison, elle n’est pas épidermique comme celle d’un Éric Cantona et son appel à vider les banques », explique-t-il. Et même, d’y voir, « le réveil public d’un peuple qui était jusqu’à présent très passif ».

En des termes simples, et s’adressant à tous, Stéphane Hessel raconte les différences de niveau de vie entre pauvres et riches, ou encore, parle des Roms, des sans-papiers, et marchés financiers, et de tout ce que la Résistance, au sortir de la guerre avait su gagner... Sécurité sociale et retraites...

L’auteur, intervenu dans Mediapart, a poursuivi son appel : « Vive les citoyens et les citoyennes qui savent résister ! »Et même mieux : « N’attendons pas. Résistons à un président dont les voeux ne sont plus crédibles. »

Ce sont quelques dizaines de pages, une trentaine tout au plus, dans une collection au nom charmant, « Ceux qui marchent contre le vent » publiée par l’éditeur Indigène, basé à Montpellier. Le petit fascicule, Indignez-vous !, vendu 3 euros, s’est déjà arraché à 500 000 exemplaires et ne devrait pas s’arrêter là. Derrière ce « succès d’édition », comme il est d’usage de le nommer désormais, un homme au destin étonnant, dont le nom n’est pas familier à tous : Stéphane Hessel.

Il connaît plus de cent poèmes par cœur et à 93 ans, il considère que c’est assez. La poésie tient une place essentielle dans la vie déjà bien remplie de Stéphane Hessel. Chez Rilke, Valéry, Poe et beaucoup d’autres, cet ancien résistant et déporté, sans religion, trouve un moyen de transcender les « moments traumatiques » de son existence et le signe d’un certain ralliement au divin.

Et les traumatismes n’ont pas manqué dans la vie de Stéphane Hessel. Les joies non plus, d’ailleurs, reconnaît celui à qui sa maman a appris que « pour rendre les autres heureux, il faut d’abord être heureux soi-même ». « J’ai tenté d’établir ma vie sur le bonheur » confiait-t-il à Jean Leymarie dans un grand entretien publié cet été dans la revue XXI. L’histoire de ses parents, justement, n’est pas banale. Installés dans une sorte de « ménage à trois » avec un de leurs amis, Henri-Pierre Roché, ils inspireront à ce dernier un roman, Jules et Jim, adapté en 1962 au cinéma par François Truffaut. Franz Hessel est écrivain et traducteur, socialiste, Helen Grund, une maman « de gauche », baignant dans les milieux artistiques, qui débarque à Paris en 1924 avec leurs deux enfants, Ulrich, et son frère cadet. Stéphane –né Stefan à Berlin sept ans plus tôt- effectue sa scolarité à l’école communale de Fontenay-aux-Roses, puis à l’école alsacienne. Il décroche son bac à 15 ans et celui qui se destine alors à la philosophie lâche Sciences Po pour les classes préparatoires littéraires du Lycée Louis-le-Grand, intégrant enfin l’Ecole Normale Supérieure. Mais nous sommes en 1939, et la guerre interrompt le parcours sans faute du jeune étudiant tout juste marié avec Vitia, juive russe dont le père est, selon Wikipédia, un célèbre professeur de droit constitutionnel en France. Mobilisé, puis rapidement fait prisonnier, il se sauve et rejoint sa femme. Pas question d’accepter l’armistice de Pétain : les Hessel entrent en résistance.

Dès lors, il n’aura qu’un seul but, et tous les autres tendront vers celui-ci : combattre le nazisme et la trahison d’Hitler –n’oublions pas que Stéphane Hessel est né allemand, même s’il a été naturalisé français en 1937. Gagne Londres en 1941, s’engage dans la Royal Air Force, puis revient en France en 44, dans le cadre d’une mission secrète, Gréco. Arrêté, il est déporté à Buchenwald, dont il n’espère pas un instant sortir vivant : « Les Allemands avaient toutes les raisons de se débarrasser de moi, explique-t-il encore dans la revue XXI, J’étais un espion, je venais de Londres, j’avais des responsabilités. C’était un cas de fusillade ou de pendaison. »

Marqué par la montée du totalitarisme, Hessel l’est aussi par la « chance » inouïe qui lui fut donnée de réchapper des camps de la mort. Une chance qui n’a, dès lors, cessé de le guider : plutôt que la philosophie, il choisit l’action, via la diplomatie. Alors qu’il doit se rendre en Chine où il a été nommé, il s’arrête à New York, où il rendez-vous avec son destin. Hessel devient en effet le plus proche collaborateur du secrétaire général des Nations-Unies, Henri Laugier, que son père connaît bien. Aux balbutiements de cette grande organisation transnationale, à laquelle il ne cessera de croire, il participe -de loin, dit-il humblement- à l’écriture de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948.

Les Droits de l’Homme, le combat d’une vie pour ce diplomate qui, passé au gouvernement éclair de Pierre Mendès-France, exerce à Saïgon, Alger, Genève et New York. Il occupe différents postes dans la France de François Mitterrand et en 1996, devient notamment médiateur dans l’affaire des sans-papiers de l’église Saint-Bernard. La défense des immigrés –africains, malgaches, jusqu’aux Roms - le sort des Palestiniens –l’évocation des « crimes contre l’humanité » perpétrés par Israël à Gaza lui vaut régulièrement de violentes attaques dans les rangs sionistes- mais aussi la dictature des marchés financiers, les acquis bradés de la Résistance comme les retraites ou la Sécurité sociale : autant de sujets qui font d’Hessel un éternel résistant. A 93 ans, avec ce petit ouvrage aux ventes miraculeuses, le digne monsieur indigné souhaite visiblement passer la main aux jeunes générations, mais il semble justifier parfois leur difficulté à s’engager. « Il faut savoir dire non » clame l’ex-ambassadeur de France : oui, mais alors comment marcher contre le vent ? La réponse n’est pas dans le livre et récemment sommé de prendre partie, l’ex-engagé auprès d’Europe Ecologie affirmait que Martine Aubry serait la meilleure candidate pour le Parti socialiste.


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