CEPRID

Quatre jours qui ont bouleversé le Moyen Orient

mardi 27 mai 2008 par CEPRID

Alberto Cruz 20 - V - 2008 CEPRID

La prise de Beyrouth entre le 7 et le 11 mai par les militants du Hezbollah et ses alliés a fait avorter une opération politico-militaire contre les forces patriotiques et nationalistes libanaises appuyées par les EEUU et l’Arabie Saoudite qui prévoyait l’affaiblissement et la déroute définitive du Hezbollah.

Depuis la victoire du Hezbollah contre Israël pendant la guerre de l’été 2006, autant l’administration états-unienne que la monarchie saoudienne ont impulsé une double stratégie contre cette organisation : d’une part, réduire leur prestige acquit dans des secteurs significatifs de la population arabe, du Maroc jusqu’à l’Irak avec l’indépendance de l’attachement religieux ; et d’une autre, désarmer leur structure militaire.

Dès l’arrêt de la guerre, la campagne pour discréditer le Hezbollah commença et se généralisa lorsque cette organisation et les forces patriotiques et nationalistes qui l’appuient (chrétiens maronites, gauchistes et laïques) entamèrent une opération de désobéissance civile contre le gouvernement de Fouad Siniora en novembre 2006. La démission des cinq ministres que le Hezbollah maintenait au gouvernement, plus celle d’un chrétien maronite, aurait du obliger le gouvernement à démissionner puisque dans la constitution libanaise il est établi que quelle que soit la décision qui est prise sans la présence de tous les secteurs, elle n’est pas légitime. Cependant, le gouvernement s’était paralysé, en comptant sur l’aide occidentale et saoudienne. La décision du gouvernement de Siniora ne fut pas autonome mais imposée de l’extérieur : en aucun cas,il ne pouvait être accepté qu’un gouvernement ne fusse influencé par une organisation qui avait mis en déroute Israël et dont l’exemple est vécue avec sympathie par une organisation palestinienne comme le Hamas. Cela « déstabiliserait » la région. Disons, cela montrerait le chemin aux peuples, qui commenceraient à se libérer du joug de ces régimes corrompus. Les experts du Moyen Orient identifient ce phénomène « l’effet Hezbollah » qui renverse le dessein néocolonial prévu par les EEUU dans cette partie du monde. Il se devait par conséquent d’intensifier la campagne sectaire du type « l’influence Shiite s’amplifie dans la zone », « l’Hezbollah est une marionnette iranienne » - en ce sens il faut tenir compte de l’apparition de phénomènes comme celui du Fatah al-Islam dans le camp palestinien de Narh al Baerd, situé près de Tripoli, où depuis longtemps l’organisation pro saoudienne le Mouvement du Futur dirigée par Saad Hariri maintient son influence – et commencer à chercher un contre pouvoir armé au Hezbollah. Pour faire front à « l’extension shiite », sont apparues alors des entreprises de sécurité (entreprise Secure Plus, par exemple) milices sunnites avec les forces de police clairement alliées avec le clan Hariri, qui doit sa fortune avec son étroite alliance avec les saoudiens, et en particulier avec le prince Bandar Ben Sultan, qui est aujourd’hui le Conseiller à la Sécurité de l’Arabie Saoudite.(1)

Les confrontations à Narh al Bared ont servi d’épreuves pilotes de la part du gouvernement Siniora pour un futur affrontement contre le Hezbollah. Cependant, cette tentative n’avait pas réussi. Et en dépit de la destruction du camp, la lutte n’avait pas dépassé ses limites. Il fallait pourtant, donner un nouveau tour de vis, ce qui se fit par l’intermédiaire du druze Walid Jumblat, le plus fidèle représentant des intérêts impérialistes et sionistes au Liban et de sa plainte sur l’exigence du démantèlement du réseau de communications du Hezbollah. Ce rebondissement ayant été relayé par tous les médias occidentaux, le gouvernement de Siniora se mit à l’œuvre et décida de démanteler le réseau et de destituer, en même temps, le chef de la sécurité de l’aéroport soupçonné d’être un proche du Hezbollah. Mais l’existence de ce réseau était connue depuis longtemps et c’est celui-ci qui aida au triomphe contre Israël pendant la guerre de l’été 2006. Pourquoi donc, cette obstination du gouvernement de le démanteler à ce moment ? À Beyrouth il y a la certitude qu’il existait, en connivence avec certains pays arabes, un plan de la part d’Israël et des EEUU, pour la réalisation d’une opération militaire contre le Hezbollah, décidée pour le 25 avril, et qui finalement ne put être mise en route suite à ce réseau de télécommunications et, précisément à son existence sur la piste 1-7 de l’aéroport international.

La journée prévue pour cette opération coïncidait avec des manoeuvres militaires, « Turning Point 2 » qu’Israël effectuait à la frontière avec le Liban. Lorsque Imad Mugniya fut assassiné à Damas, considéré comme un des principaux commandants militaires du Hezbollah, cet acte fut condamné unanimement comme une provocation israélienne pour pousser le Hezbollah à une riposte et ainsi déclencher une nouvelle guerre. Le Hezbollah ayant décidé qu’il répondrait immanquablement en décidant du lieu et du moment, il fallait donc provoquer une nouvelle situation. C’est cette opération qui avorta finalement lorsque fut connue l’existence du réseau du Hezbollah dans l’aéroport de Beyrouth. Par conséquent, pour que ce type d’opérations soit possible dans le futur il sera nécessaire de détruire ce système. L’hebdomadaire égyptien Al Ahram rassemble analytiquement la signification de cette mesure : « Pour la communauté étrangère qui opère au Moyen Orient, souvent en collaboration avec les régimes alliés [en référence aux arabes pro occidentaux], ce n’est pas un secret qu’Israël possède la capacité technologique pour superviser et être à l’écoute des télécommunications dans la région. Le réseau du Hezbollah a démontré qu’il est impénétrable et cela est une source de frustration tant pour les israéliens que pour les EEUU. Donc, l’alerte déclenchée par Jumblatt et le gouvernement de Siniora au sujet du réseau du Hezbollah et du chef de la sécurité de l’aéroport international de Beyrouth ne peut être interprétée seulement que dans le contexte de l’escalade EEUU-Israël contre Syrie-Iran. Une action militaire potentielle contre l’Iran ou la Syrie exige la neutralisation, si non la destruction du Hezbollah. Dans le cas où le premier ministre Siniora avait réussi avec la destruction du réseau de télécommunications du Hezbollah, même avec la collaboration de l’Armée libanaise, il n’aurait pas été difficile, 48 heures après, de deviner la destination des codes et des manuels de fonctionnement ».(2)

C’était clairement une déclaration de guerre, comme le dit le secrétaire général du Hezbollah, Hasán Nasralá. Autant Jumblat, que Siniora ou Hariri, étaient conscients de ce qu’ils demandaient et leur prétention était que l’Armée réalise ce qu’elle ne put faire lorsque les islamistes se soulevèrent dans Narh al Bared : la guerre totale contre le Hezbollah. Avec ce scénario, la FINUL se serait sentie « obligée » d’intervenir en donnant son appui à l’armée libanaise, en application de la Résolution 1701 du Conseil de Sécurité de l’ONU. Mais le Hezbollah leurs montra qu’ils avaient commis une énorme erreur de calcul. Il le fit en quatre jours seulement.

La prise de Beyrouth a été une magistrale opération politico-militaire et une démonstration du sang froid d’une organisation qui sait mesurer à la perfection ses actions, comme le fait manifeste qu’il ne voulut assiéger ni le gouvernement ni les résidences des principaux dirigeants pro occidentaux et le fait qu’il aille en restituant les zones qu’il avait gardé sous son contrôle. L’Armée n’est pas son objectif. L’affrontement sectaire non plus, contre le ressassement du discours abrutissant et aliénant des médias de communication occidentaux et arabes alignés avec leurs régimes réactionnaires. Le plus préoccupant pour ceux qui soutiennent un gouvernement qui prend l’eau de toutes parts : les milices qu’ils avaient crée pour « se protéger » des shiites se sont dissoutes comme un sucre dans un café. 60 millions de dollars jetés aux ordures, trois ans de travail des services secrets occidentaux et de certains états arabes (particulièrement les saoudien et jordanien) n’ont servi à rien.(3)

La rue arabe

En aucun cas la population arabe n’avait vu un retour à la guerre civile, celui dont parlaient les agences occidentales, ni un affrontement sunnite-shiite lequel était diffusé dans les médias officiels des régimes pro occidentaux arabes. Des sondages récents indiquent que 63% de la population libanaise considère que le gouvernement de Siniora est le responsable de ce qui s’est produit (4). En Égypte, Nasralá est toujours considéré comme une référence pour le monde arabe (5) et le chef suprême des Frères Musulmans (sunnites), Mohamed Mahdi Akef, a dit publiquement que « la résistance libanaise est l’unique groupe qui détermine ce qui est bon pour le pays [Liban] à l’heure où elle s’affronte contre l’entente sioniste-EEUU ». En Jordanie – où la monarchie entraîne les mercenaires de cette armée privée de Hariri – autant les islamistes sunnites que le groupe de 60 intellectuels musulmans et laïques, ont appuyé publiquement le Hezbollah (6). La perception dans la rue arabe est différente de celle de leurs gouvernements et le prestige du Hezbollah est toujours intact (7). On doit reconnaître, tout de même, que parmi certains secteurs orthodoxes sunnites l’image du Hezbollah n’est plus la même, tandis que certains continuent d’encourager la formation de milices sunnites comme « résistance islamique face à l’Iran et ses mandataires au Liban » (8).

L’état de l’opinion de la rue est en train de passer dans les gouvernements arabes. Lors de la réunion d’urgence convoquée par la Ligue Arabe, en plus d’un affrontement entre la Syrie et l’Arabie Saoudite, on a pu constater un démarcage significatif des thèses saoudiennes de pays comme le Qatar, le Yemen et l’Algérie. Comme noyau dur, il ne reste plus que celui composé de Arabie Saoudite-Égypte-Jordanie. Ce trio de gouvernements pro occidentaux est l’unique qui maintient le discours rébarbatif de l’interférence iranienne dans la zone et qui continuerait grâce à une stratégie d’obstruction d’étouffer « l’extension shiite ».

La faiblesse du trio, et de ses mentors états-uniens est totale. Si la débandade du gouvernement libanais est évidente, car obligé de laisser sans effet le démantèlement du réseau de télécommunications du Hezbollah et la séparation de la charge du chef de la sécurité aéroportuaire, la débâcle de la stratégie saoudienne ne l’est pas moins. Elle qui avait converti le Liban en otage de son affrontement contre l’Iran est aujourd’hui dans situation de plus grande faiblesse et sans aucune capacité de manœuvre.

C’est la raison pour laquelle le roi saoudien, Abdulá, a désavoué son ministre des affaires étrangères lorsque celui-ci avait qualifié ce qui s’était passé durant ces quatre jours comme un « coup » et il lança un appel aux pays du Moyen Orient afin qu’ils s’abstiennent d’attiser les « tensions sectaires » au Liban. Bien que tout le monde est obligé de céder, ceux qui doivent le plus le faire sont le gouvernement et ses mentors, en acceptant le général Michel Suleiman comme nouveau président, la formation d’un gouvernement d’unité nationale et, le plus important, la révision de la loi électorale avant le déroulement des élections parlementaires de l’année qui arrive. Cela implique la réforme des Accords de Taif de 1990 et la fin du sectarisme, héritage du colonialisme français. Les discussions qui se déroulent à Doha, la capitale Qatare, ne produiront rien si l’on continue en insistant sur le désarmement du Hezbollah pendant que se maintient l’occupation des granges de la Shebaa et si le système constitutionnel libanais n’est pas réformé.

Notas :

(1)Alberto Cruz : “La nueva estrategia de EEUU en Líbano : la guerra secreta contra Hizbulá” http://www.nodo50.org/ceprid/spip.php ?article31

(2)Al Ahram (Egypte), 15-21 mai 2008.

(3)The Angeles Times, 12 mai 2008.

(4)Asia Times, 13 mai 2008.

(5)Al Destour (Egypte), 13 mai 2008

(6)Al Manar, 14 mai 2008

(7)Asia Times, 16 mai 2008.

(8)Khaled Al-Dhaher, ex parlementaire libanais, lors de l’entrevue à la LBC TV le 12 mai de 2008.

Alberto Cruz est journaliste, politologue et écrivain. Spécialisé dans les Relations Internationales. albercruz@eresmas.com

Traduction : Garcia Esteban


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