Nouvelle spiritualité et nihilisme ingénu
Le
texte ci-dessous fait partie du livre ¿Quién habla?
Lucha contra la esclavitud del alma en los call centres (Ed. Tinta
Limón, Buenos Aires, 2006). Le collectif ¿Quién habla? (Allo, qui est
à l’appareil?) est composé du collectif Situaciones et de jeunes travailleurs
de plusieurs centre d’appels de Buenos-Aires, souvent étudiants, et âgés,
pour la majorité d’entre eux, de 18 et 25 ans. Le livre traite des luttes
contre l’esclavage de l’âme menées dans les calls centers de Buenos Aires.
Luttes difficiles puisque la délocalisation est le propre de ces entreprises:
pendant la lutte mené dans le call center d’Atento, le nombre de salarié
passera de 4.000 à 300 en quelques semaines, l’entreprise délocalisant
dans les grandes villes d’Argentine (Rosario et Córdoba) ou déviant les
appels vers l’Inde ou le Maroc.
Les salariés sont très majoritairement des jeunes étudiants, qui ont préféré
ce travail déclaré (exceptionnel dans un pays où la majorité des gens
travaillent au noir, même dans l’administration) plutôt que de vendre
des journaux dans le métro. Ces jeunes racontent la fierté de bosser pour
des multinationales, dans des locaux avec moquettes, machines à café et
ordinateurs neufs… avant d’en revenir. Le taux de rotation des salariés
est énorme, pratiquement tous terminent chez le psychanalyste ou sous
anxiolytiques au bout de quelques mois ou quelques années (crise d’angoisse,
de stress…).
Le livre raconte les conditions de travail, l’individualisme contraint, la surveillance, l’infantilisation,
la parole comme nouvelle marchandise et source de plus-value, une jeunesse «réactionnaire» habituée
aux consignes, habituée à obéir. C’est un travail en commun et en situation : «Les luttes sont un
laboratoire infini. Là se préparent sans cesse de nouvelles questions. Que va-t-on tolérer et que va-t-on
ne pas tolérer ? […] Une écoute très attentive et ouverte surgit quand les questions réussissent à couper
leur dépendance d’avec les réponses. » (Dos de couverture).
1.
Nouvelle foi et faux idéalisme: « Cette fois la révolution sera
spirituelle »
De
la remise en question du capitalisme industriel a émergé une nouvelle
spiritualité capable de combiner des traits de pratiques et des
discours religieux (la vague new age et les orientalismes) avec
des croyances non religieuses mais, si, spirituelles, comme la foi dans
le libre marché et dans la consommation comme capacité de perfectionnement
de l’être humain.
Pierre
Levy, imbu de cette spiritualité, écrit: « Le point de rencontre entre
économie et intelligence, le centre secret de la société humaine du futur
est probablement la capacité d’écoute et de manipulation de la conscience
collective qui fluctue dans les millions de canaux du cyberespace. Le
point essentiel est que cette manipulation est elle-même guidée par l’errance
de l’attention et de l’intelligence collective fractale [1] que le marketing
on line essaie de capter et comprendre dans tout ses modes. Ce nouveau
marketing peut se caractériser comme le processus d’interface dynamique
et circulaire au moyen duquel la conscience collective prend conscience
et se manipule elle-même… les institutions, les Etats, les Partis, les
entreprises, les associations, les groupes, les individus qui dédaignent
l’étude des modes permettant de s’insérer dans les processus d’intelligence
collective ne pourront espérer jouer aucun rôle important dans le monde
qui arrive.»
Economie et spiritualité
sont une seule et même chose, un même esprit qui s’autorégule et s’auto-dirige sans nécessité
d’intervention externe. Les créatifs, les publicitaires, les intellectuelles, les dirigeants, les
journalistes, les entrepreneurs et les administrateurs seraient le point culminant d’un processus de
perfectionnement dans lequel marché et désir deviennent complètement transparents l’un à l’autre.
Nous sommes passés d’une lutte contre une vision du monde qui annulait et subordonnait le désir, les croyances et la pensée à la technique, à un moment de l’histoire dans lequel seules les idées et les symboles sont considérés comme réels, alors que les corps sont mésestimés, rejetés, invisibilisés.
Comment est-on passé du faux matérialisme au faux idéalisme?
2.
Logique de l’abdication
Après un moment d’athéisme, de mort de Dieu, nous traversons un moment de spiritualité rénovée, de retrouvaille vertueuse.
Mais
qui sont les sujets de la rénovation spirituelle ? Précisément ceux qui
sont nés sans Un transcendant, sans Etat, sans Dieu, sans marxisme,
sans récits, sans Histoire : ceux qui ont tétés les valeurs du marché
depuis tellement petits qu’ils font pratiquement un avec elles. Comment
dire qu’il n’y a pas de futur quand il n’y a jamais eu de passé ? Le Un
n’est pas mis en question, il n’est jamais affronté… parce qu’on ne l’a
jamais vu.
Néanmoins
cette nouvelle spiritualité se conjugue bien avec le nihilisme,
chose qui n’avait pas lieu avec l’esprit antérieur du capitalisme. Il
est clair que ne s’agissant pas de la même spiritualité, il ne s’agit
pas non plus du même nihilisme : ce nihilisme rénové ou réformé, cette
naturalisation du non, nous l’appellerons nihilisme ingénu
ou faible.
Pour
cela le nihiliste faible ne sera pas tant celui qui ne peut ou ne veut
pas croire (les déprimés, les fatigués, les électrocutés), mais plutôt
ceux qui conjuguent spiritualité et nihilisme comme deux variations d’un
même mouvement d’ « abdication-connexion constante».
Si, avant, la spiritualité était soutenue par la transcendance de certains principes sur la réalité matérielle, et si le nihilisme consistait en la négation-destruction de ce Un transcendant, aujourd’hui lorsque nous parlons de nihilisme (ingénu) nous nous référons à une logique de la négation complètement différente de celle-là. Ici la fugue, la fuite, l’abandon n’est pas lié à un Un transcendant (aujourd’hui inexistant), mais s’active devant le plus petit signal, la plus petite friction, le plus petit ennui.
Il s’agit plutôt d’une dynamique de l’abdication constante que d’une négation dialectique. Le nihilisme ingénu c’est le « non parce que oui ». Le « non » apparemment gratuit qui, néanmoins, n’est pas une critique totale.
C’est
l’artiste que arrête de lutter pour pouvoir continuer à croire à la lutte,
c’est le jeune qui nie le passé parce qu’il n’a eu que le présent, c’est
le fils de famille de classe moyenne et de lycée privé qui nie l’Etat
parce que le marché le lui a enseigné.
3. Frustrations
Dans
les call centers, même ceux qui ont vu leurs promesses violées
montrent une forte résistance aux issues collectives qui sont perçues
comme pénibles, inutiles. Le destin est perçu de manière individuelle
et non collective. Dans une logique qui exacerbe et érige l’individualisme
comme unique moyen légitime de bénéfice, les corps et les désirs collectifs
sont liés à l’inutile, au lest en opposition à la légèreté et à la malléabilité
requises par le marché. La libre coopération est invisibilisée. Elle n’existe
pas, elle est utopique, ou elle est trop coûteuse en termes d’affection
et de temps. Peut-être que les images de coopération collective ne passant
pas par le marché sont encore trop syndicales, trop partidaires, ou pire
même, trop vagues. De là vient que le collectif n’apparaisse jamais comme
un possibilité de transformation, mais plutôt comme une friction maladroite
dans les engrenages du mécanisme d’horlogerie divin du quasi parfait capitalisme.
C’est
pour cela que l’idée de lutte ne s’incarne pas : elle ne fait pas chair,
elle ne prend pas corps. C’est que sans un commun ou sans tendance au
commun il n’y a pas de corps, seulement des entéléchies[2], des âmes solitaires.
Les calls centers le savent, ils savent les plaisirs des êtres solitaires
et pour cela offrent des narcotiques pour l’âme. Ils alimentent un monde
qui n’est pas celui du travail, ils offrent une réalité subjective que
la lutte ou la recherche d’une puissance collective endommagerait.
L’opérateur
téléphonique peut tolérer le travail précisément et en tant que sa relation
avec l’entreprise n’est jamais prise comme un travail. Il y a un discours
soigné et préparé qui a pour clair objectif d’éviter toute mention classique
liée au travail : tu ne signes pas un contrat, tu signes une bourse ;
tu n’as pas un salaire, tu as des bons ; tu n’es pas un travailleur, tu
es un agent ; tu n’as pas de compagnons de travail mais une famille ou
une équipe. Se reconnaître comme corps exploité, comme main d’œuvre bon
marché, c’est se reconnaître précisément comme celui pour lequel on n’est
pas préparé : on est travailleur et non créatif comme on nous l’a promis.
Lutter suppose d’intérioriser la relation de subordination avec l’entreprise,
ce qui génère en vous tout type de résistances, d’autant plus violentes
dès qu’il s’agit d’éviter «un face à face», «un main à la main» avec ses
propres frustrations.
L’abandon
ou l’abdication du nihilisme ingénu ou faible n’affecte donc pas la relation
avec l’entreprise mais avec les stratégies de lutte, mêmes celles que
prennent comme point de départ un sujet fragile: telles alternatives (abandon
vs. lutte et transformation) ont l’habitude de se résoudre par le
biais de la démission : fuir la friction. Se laisser porter vers d’autres
airs, disponible à la rencontre de nouveaux «possibles». Ce choix, néanmoins,
implique de renier toute recherche d’une subjectivité collective de lutte,
à venir: faible et fragile pour le moment, mais en processus de composition.
On choisit la fugue solitaire en quête d’une promesse plus effective de
paradis imaginaires.
4. Les paradis privés
Dans
notre société, et plus encore pour les jeunes, le paradis est conçu comme
un lieu privé, exclusif, isolé de l’agitation du monde et du reste des
humains, auquel seuls quelques uns peuvent accéder. Le paradis ou les
paradis ressemblent beaucoup plus à une maison dans un country[3]
avec piscine olympique en ciment qu’à un jardin magnifique et exubérant
ou tout pousse librement. Le paradis est le lieu pour une seule personne,
un lieu exclusif, qui n’est pas pour tous. Le box du call center est seulement
la perversion du paradis, son inversion spectaculaire. Nous y sommes seuls
mais cette solitude nous torture. Le problème n’est pas l’idée de paradis,
la perception individuelle du destin mais le côté imparfait du rêve. Ceux
qui n’ont pas pu encore atteindre le paradis, dessiné sur mesure, espèrent
se tenir compagnie entre eux, soutenant leurs solitudes, les amoncelant
les unes contre les autres.
L’isolement
comme condition et fin de toute vie se présente ainsi comme un des premiers
obstacles à abattre, à l’intérieur de soi et avec d’autres. Les relations
dans la lutte sont différentes du lien misérable sans engagement de la
coopération capitaliste. Néanmoins, quand l’option est d’assumer la lutte
dans une solitude, le lien capitaliste parait redevenir plus consistant
parce que le «être contre», dans la majeure partie des cas, est un être
contre «seul», réellement seul. De là à la culpabilisation et
à l’individualisation du problème, il n’y a qu’un pas.
Si
les liens sont fragiles lorsqu’on obéit, ils peuvent être encore plus
fragiles lorsqu’on résiste. C’est ainsi, pour le moins dans un premier
temps. Et plus encore aujourd’hui quand les luttes se développent sur
un mode local et à la fois très décentralisé, parce qu’il n’y a rien de
facile à trouver des sites d’agrégation collective qui permettent d’élargir
les résistances. Il est beaucoup plus facile, en tout cas, de former de
nouveaux espaces de réunion que de les trouver déjà faits.
5.
La mobilité fonctionnelle
Là apparaît l’abandon, l’abdication comme figure déterminante de notre époque. Avant que quelque chose se concrétise, on en sort. Rien n’atteint le niveau d’engagement suffisant pour nous retenir. Nous jurons être ouverts à l’imprévu, au contingent, au surprenant mais en réalité nous sommes la classe la plus perverse de conservateurs : notre vie même est une précaution devant la vie, une stérilisation du futur.
Personne
ne sait pour quoi, mais l’important est de se maintenir disponible. Comme
les personnages de Beckett, une attente sans sens nous rend idiot. Nous
nous défaisons de tout lien comme si il s’agissait d’un fléau. Si, avant,
l’abandon et la mobilité mettaient en échec les structures rigides du
système, aujourd’hui dans une économie de procès, la mobilité apparaît
plutôt comme reproduisant les nécessités de l’axiomatique capitaliste.
L’abandon
ingénu est le faux mouvement de l’abdication qui en fin de compte
est toujours plus bénéfique pour les entreprises et, plus qu’une fugue
créatrice, elle termine en circonvolution, un tour sur lui-même du système,
un mouvement circulaire qui se conclut au point précis où il recommence.
Il s’agit d’un mouvement faible qui cherche le renouvellement de la disponibilité.
La fuite est circulaire : on fuit, on s’échappe, de manières faibles ou ingénues, et le système promeut le circuit mouvant de ces postes du bas de la hiérarchie capitaliste. Parfois, ce qui peut soutenir la permanence est une promesse d’ascension (vers le haut), mais lorsque cette promesse se montre fausse, le mieux est de continuer à se mouvoir. Peu sont ceux qui restent pour lutter : moralistes ou militants convaincus.
On
pourrait presque dire que la condition de toute action est de ne pas croire
en elle. Comme dit Houellebecq : «Le fait que nous ne croyons pas aux
choses que nous faisons ne veut pas dire que nous ne les faisons pas».
Cela est le nihilisme ingénu : croire qu’il suffit de ne pas croire.
D’une
certaine manière le désir d’abandon est plus fort que le désir
de transformation. L’autre face du désir connectif, c’est le désir dispersif
de l’abdication qui rend intolérable n’importe quel engagement
à long terme.
Préférer
l’incertitude certaine de la dispersion à l’incertitude imprévisible d’un
collectif pour construire. Nihilistes sans principes à nier, nous atteignons
le paroxysme du nihilisme au moyen du désir : «Je ne sais pas ce que je
veux, mais je le veux maintenant». Et dans ce non savoir, qui
est aussi une forme de non vouloir, nous nous trouvons attrapés, tournant
sur nous-même, sans sens, sans direction, ayant perdu tout engagement
avec le monde et avec nous-mêmes.
6. Un «non» qui accepte
La croyance se présente comme étant plus faible que l’acte. Celui qui agit ne sait pas en quoi il croit ou, directement, il croit ne croire en rien. Cette désarticulation apparente entre croyance et acte est constitutive du nihilisme ingénu, et la clef de son fonctionnement. Nous disons «apparente» parce que, à la rigueur, la croyance survit sous le nouveau régime de spiritualité, mais comme subordonnée à l’acte. Celui qui agit croit ne pas croire, mais la croyance persiste maintenant dans l’attachement qui habilite l’acte et l’adhère au monde. Il surgit ainsi une incapacité radicale de rendre compte de l’acte lui-même, et de soutenir ses effets. Un croire aussi faible que son vouloir. Le nihilisme ingénu est un vouloir faible déguisé en non vouloir. Sa mauvaise foi consiste à se présenter comme négateur, quand son effet est celui d’une légère, très légère acceptation. Insolite modalité du «non» sans risques. Plus un «ne rien faire» qu’une opération consistant à délier ; plus une négation inertielle qu’un acte ayant une capacité de négation. Un «non» qui est quasiment un «oui»: oui au déliement ou au lien minimum et éphémère; une manière de traverser le néant jusqu’à la prochaine connexion.
Ce nihilisme paradoxal confirme le néant préalable (on se replie sur l’intolérable comme si sa force dissolvante lui restituerait l’être). Il se met du côté de l’état des choses à chaque fois qu’il évite l’émergence de logiques hétérogènes, collectives, constructives ; à chaque fois qu’il bloque les possibilités qui pourraient surgir. Il n’impose pas son néant actif au néant du sens capitaliste mais il aboutit à lui. L’abdication-disponibilité s’autoproduit comme une plasticité anorexique, malléable et disposée.
Le
vieux nihilisme nécessitait un travail du NON. Aujourd’hui, via
l’abstention[4], on refuse
tout labeur. Le «nouveau capitalisme» interprète, pense et exploite cette
absence de situation, offrant un espace de connectivité, et un
peu d’argent. L’entreprise se met ainsi en «série» avec le reste de l’expérience
vécue. Si le vieux nihilisme, dans ses meilleures expressions, aspirait
à néantiser les valeurs, celui-là se conforme à croire à son non croire,
il se conforme aux valeurs qui ne réclament aucune foi: on ne nous demande
plus que nous croyions mais seulement que nous fonctionnions. Toute foi
est quelque chose dont on peut se passer. Toute lutte est folle et redondante.
Avoir une foi, c’est tomber dans un excès d’adhésion inutile.
Pourtant, il doit avoir, encore, quelqu’un qui persiste dans son désir d’inventer un monde.
7. Négation sans subversion
Le nihilisme ingénu, c’est nier sans subvertir les valeurs. C’est la table rase pour être disponible à tant de valeurs du marché que nous avons besoin de faire nôtres. Mais ce n’est pas table rase cartésienne, sujet qui s’enferme et s’éloigne du monde, mais un raturage-effaçage en mouvement ; c’est une négation nomade.
Il n’y a pas besoin d’avoir cru en quelque chose pour être nihiliste: c’est cela la magie du nihilisme ingénu.
C’est un abandon inerte, et quand bien même cela n’est pas suffisant, l’inertie s’effondre et nous étouffons; il n’y a déjà même plus d’inertie mais une inertie en ruine.
Plus qu’un corps vibratile, comme dit Suely Rolnik[5], nous nous convertissons en corps oscillants «se mouvant sans cesse pour ne pas arriver».
Le nihilisme ingénu se rattache à une génération qui sent que rien n’est pour elle, mais qui ne sait pas non plus comment s’armer, comment se constituer de manière autonome.
Un désir révolutionnaire de transformation plus fort que le désir nihiliste de l’abandonner tout entier sera-t-il possible?
Traduction: Guillaume Sabin, 2007.
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