Douze hypothèses sur le contre-pouvoir

Collectif Situaciones

 

1. Un développement partant d’un point de vue situationnel nous permet d’examiner les « possibles » concrets que l’accélération des temps nous empêche de découvrir. L’ « urgence » en tant qu’exigence de la conjoncture et des mass-médias, c’est-à-dire du monde de la représentation, tend à nous plonger dans la tristesse. Il ne s’agit pas de nous isoler, mais de travailler les thèmatiques conjoncturelles à partir de la situation concrète, en revenant sur les possibles concrets qui nous sont offerts ou prohibés.

Lors de réunions antérieures, nous avons travaillé sur la différence entre dispersion et multiplicité. La dispersion mène à l’isolement. Elle appauvrit. Mais l’alternative à la dispersion n’est pas nécessairement la centralisation et la bureaucratisation.

Penser les expériences depuis leur situation ne conduit pas à l’isolement de celles-ci. Au contraire, la pensée situationnelle consiste précisément en une nouvelle rencontre avec ses capacités singulières et avec les circonstances dans lesquelles elle s’inscrit : elle implique une pensée à partir du concret et vers le concret.

Situationnel et local n’ont pas la même signification. Le local est une délimitation territoriale du global. Pour cela, le local est une portion du global. Le local est aussi abstrait que le global. Le situationnel par contre nous permet d’élaborer un point de vue pratique mais aussi théorique sur des sujets qui nous intéressent, à partir de nous-même, en tant que liés à notre expérience.

Il ne s’agit donc pas de « s’éloigner » de la réalité. Au contraire : l’essence de l’expérience d’auto-affirmation suppose de « s’accrocher » à la situation. Loin de la dispersion et de l’isolement, ce genre d’expérience ouvre toujours de nouvelles possibilités pratiques et de pensée. Elle nous enseigne quelque chose de fondamental : qu’il y a toujours plus de possibilités que celles que la conjoncture nous offrent (comme uniques possibilités). Et l’importance de la pensée se situe justement là : découvrir les possibilités existantes dans une situation concrète.

2. La logique de confrontation, comme exaltation du moment de la bataille, de la violence comme défi offensif, s’oppose à l’auto-affirmation situationnelle. C’est une ressource dirigée vers le pouvoir plus que vers la potentialité. Elle tend à penser la conjoncture comme une situation unique et subordonne tout à la lutte pour le pouvoir. Elle conduit, en outre, à la centralisation.

Un autre problème majeur de la « logique de confrontation » est qu’elle tend à présenter la lutte suivant la logique du miroir : la différence fondamentale entre les « uns et les autres » se perd, toute asymétrie est oubliée. La violence du pouvoir qui prétend s’approprier de la puissance d’autrui n’est pas identique à celle du contre-pouvoir qui prétend protéger des formes de vies alternatives à celles produites par le capital.

En tant que telle, la violence n’est jamais exclue comme possibilité. Nous pourrions dire que dans les expériences de contre-pouvoir, la violence est déjà présente sous de multiples formes : répression légale, illégale, violence du marché, etc.

Mais la violence est aussi une ressource de la puissance. Le piquet, l’auto-défense, l’offensive ponctuelle sont des formes politiques de la violence de ceux d’en-bas. Ceci est évident. La violence ne peut être jugée à partir d’une étroite évaluation morale. Mais le fait que la violence « vienne d’en-bas » n’indique pas nécessairement qu’elle soit liée à l’émergence d’une sociabilité alternative : qu’elle soit compréhensible et plus légitime ne signifie pas qu’elle soit en elle-même capable de produire une sociabilité alternative.

Nous pouvons penser des formes de violence qui ne seraient pas séparées ou contraires à l’émergence d’une sociabilité alternative à partir de deux observations : a- qu’elle s’appuye sur une conception inexorablement défensive. Ce qui ne signifie pas ne pas avoir d’initiative. Ceci n’est pas une loi du « comment agir » mais fait référence au fait que les actions d’auto-défense doivent se baser sur des ressources populaires et non de pouvoir, et qu’elles ne doivent pas être motivées par l’acquisition-obtention du pouvoir mais bien par la défense de la sociabilité émergente et de la potentialité des expériences. Et b- que la multiplicité soit pensée comme différente à la dispersion et la centralisation, en accord avec la réalité des expériences de contre-pouvoir et comme obstacle à l’autonomisation d’un « appareil » spécialisé.

L’offensive, en tant que conception de la violence, est une arme de l’ennemi, du pouvoir central, de « ceux qui détiennent le pouvoir » en général (c’est-à-dire de ceux qui contrôlent la puissance d’autrui). La violence offensive est conquérante, coloniale, impérialiste. Pour cela la guerre est le territoire du pouvoir. Le pouvoir tente de conduire ses ennemis vers celle-ci. Et ceci même lorsque nous pensons qu’il est possible d’attaquer le pouvoir. Et les peuples ne choisissent pas les guerres. La majorité des morts viennent des peuples. La guerre populaire n’est pas désirable. Il faut l’assumer lorsqu’elle est imposée et elle doit représenter l’ultime hypothèse, fondamentalement indésirable.

Lorsque la confrontation ouverte devient le lieu privilégié de définition de la lutte politique et tend à se convertir en logique dominante, alors les portes au pouvoir nu de la mort s’ouvrent. Et cette logique est attractive non seulement pour les armées et les guérillas, mais aussi pour les partis, les intellectuels et les mouvements sociaux : la logique de confrontation fait partie de la version dominante de la politique en tant que « lutte pour le pouvoir ». En effet, si la politique est la confrontation de deux bandes pour le pouvoir central, la guerre offensive est la stratégie unique et habituelle des deux adversaires, ce qui les apparentent inévitablement. En tant que tel, elle n’a pas de relation avec les guerres défensives des peuples pour l’indépendance, contre le colonialisme et l’impérialisme que nous avons connues durant le 20éme siècle.

Pour les expériences de contre-pouvoir la violence est un élément inaliénable étant donné qu’elle est présente sous différentes formes d’injustices et de répressions, mais aussi en tant que ressource particulière. Mais elle n’est pas pour autant équivalente à la violence du pouvoir. Elle se différencie de celle-ci parce qu’elle est multiple (non-centralisée) entre le multiple (une ressource entre d’autres) et comporte inévitablement une conception défensive. Le choix de fond ne se situe donc pas entre violence et non-violence, mais plutôt entre auto-affirmation et logique de confrontation.

3. La violence est présente et est aussi une ressource situationnelle. Si elle est unilatéralisé elle devient une logique de confrontation. Dans le cas contraire, elle peut convertir en une défense active de la nouvelle sociabilité produite.

La violence est une ressource situationnelle et il ne faut en aucune manière identifier de manière mécanique violence et logique de confrontation. L’histoire regorge d’exemples de violences intelligentes et légitimes. Condamner la violence en général signifie rester dans la pensée abstraite, pré-politique, a-historique. La violence est présente et il faut l’assumer et non pas la nier.

Il est donc essentiel de séparer la confrontation lorsqu’elle se présente comme un des multiples possibles qu’offre la situation, de la logique de confrontation qui tend à accaparer tout possible et à se présenter comme issue. Notre histoire récente illustre les dangers du militarisme, de la logique du parti et d’autres formes de polarisation qui tendent à construire un contre-pouvoir en un miroir du pouvoir, en divisant tout par deux et fondé sur une « symétrie » entre les deux forces en présence.

La violence à laquelle recourt la multitude ne doit pas reproduire la logique du miroir. Au contraire, la violence des masses, lorsqu’elle prétend s’affirmer à partir de sa puissance, est défensive et se base sur une asymétrie des forces, de légitimité et d’accès aux ressources.

D’autre part, la violence comprise comme un recours entre d’autres, peut très bien cohabiter avec d’autres ressources qu’offre la situation tout en empêchant que la confrontation « prenne le pouvoir » sur les autres possibles qui existent « toujours ».

Dit de cette manière, la prémisse d’une conception défensive réside dans le fait que la légitimité et l’efficacité de toute violence qui ne veuille devenir le reflet du pouvoir, se fonde sur son caractère défensif d’une part, et « sur ce que défend cette défense » : c’est-à-dire des formes de vie alternatives. En dernière instance, la discussion sur la violence repose sur l’existence de ces formes de vie alternatives. L’exemple du MST au Brésil et des communautés indigènes du Chiapas et leur relation avec l’EZLN en sont des illustrations intéressantes.

4. Dans la pratique du piquet, la relation à l’Etat s’exprime sous trois formes différentes, parallèles et complémentaires : a- l’Etat réprime, b-l’Etat est indifférent aux demandes et à la réalité du quartier, c- l’Etat finance des plans et des projets publics. Dans la mesure où le piquet a comme objectif d’obtenir des plans et des projets sociaux, le recours à la violence est inévitable. Pour cela le risque de tomber dans la logique de confrontation est un risque réel, mis en avant et encouragé par le gouvernement (et pas seulement par celui-ci). Il est donc fondamental de construire des expériences de plus en plus autonomes, capables de prévoir la réduction des financements publics d’une part, et d’éliminer la possibilité qu’a le pouvoir de recourir à la guerre, dans laquelle les organisations piqueteras pourraient se voir entraînées.

Il n’existe pas un mouvement piquetero. Il en existe plusieurs. Pourtant tous partagent une même pratique : couper les routes. Chacun organise l’action suivant ses propres modalités (un piquet total ou partiel, en se cachant le visage ou pas, etc). Pourtant, ils ont quelque chose en commun : des revendications à l’Etat –municipal, provincial ou national- de plans et de projets sociaux, et la pratique de couper les routes comme moyen de pression.

Nous avons travaillé cette année sur cela. Nous avons vu qu’il existait trois tendances dans le mouvement piquetero : deux qui se pensent depuis la globalité et la conjoncture (ceux-ci s’auto-définissent comme « révolutionnaires » et luttant pour l’inclusion dans le système par la voie « réformiste »). Toutes deux ont des stratégies différentes mais partagent une même conception de la politique : une pensée et une pratique à partir de la conjoncture. Par contre, le MTD de Solana développe une autre possibilité qui part d’une affirmation de la pensée et l’agir situationnel.

Après le 19 et le 20 décembre, les mouvements se sont réajustés à la conjoncture. Certains ont choisi l’effacement, d’autres l’avant-garde. Lors d’une réunion d’atelier, nous discutions de l’importance de rejeter l’illusion d’un vide de pouvoir. A ce moment, la priorité semblait être l’approfondissement du travail de la base et la production d’un temps et d’un espace propres, avoir la maîtrise sur, et pouvoir tout penser à partir de là, y compris la conjoncture.

Nous répétions que, entre autant de différences, il y a quelque chose de commun à tous les mouvements : les piquets. Chaque moment d’exigence envers l’Etat devient un espace d’affrontement inévitable. L’Etat ne reconnaît que ceux qui se subordonnent à lui ou ceux qui s’y affrontent. L’option des MTD implique par conséquent un niveau de violence inévitable et indissociable d’une exigence posée à un Etat de plus en plus démantelé.

Voyons ceci de plus près : lors d’un piquet, trois formes différentes, parallèles et complémentaires, cohabitent en ce qui concerne la relation avec l’Etat : la confrontation, la négociation et l’indifférence. C’est une situation difficile, contradictoire, paradoxale, mais qu’il faut assumer. Et l’habilité du mouvement se juge en grande partie dans sa capacité à combiner ces trois réalités. Une première conclusion à tirer est que pour autant qu’il y ait nécessité de poser des exigences envers l’Etat, toutes les variantes seront présentes dans des proportions variables. Et la confrontation sera inévitable.

D’où l’importance vitale de consolider des formes alternatives de reproduction de l’existence du mouvement qui s’éloignent d’une pratique centrée sur l’obtention de plans publics, en tant que ressource unique et centrale.

5. Les expériences qui se construisent à partir de leur propre potentialité, à partir de leur puissance et projettent cette énergie, tirent leur force d’un processus d’auto-affirmation. La clef de leur développement se situe dans leur capacité à se soustraire des temps et des exigences de la conjoncture et de la représentation pour produire un temps propre à celui-ci. Dans des expériences de contre-pouvoir, la politique apparaît surtout comme la capacité à produire cette temporalité, cette autonomie.

L’autonomie, l’indépendance et l’auto-affirmation ne sont pas faciles à construire et ne s’acquièrent pas une fois pour toutes. C’est un travail permanent.

Le fait que l’autonomie ne puisse être totale, du moins pour le moment, mène à différentes conclusions.

La première, partant d’un présupposé réaliste, avance l’idée que la « politique » de la négociation, des alliances, de la politique électorale, est l’unique voie menant à une possibilité de contrôler l’Etat. Une autre déclare : « profitons de l’Etat », « la stratégie de confrontation nous permet d’accumuler des forces » jusqu’à « la prise de l’Etat ». Ces deux positions finissent par être identiques, parce qu’elles construisent deux stratégies différentes à partir d’une même croyance : le changement passe par le contrôle de l’Etat national. Et la politique n’est qu’un artifice et se limite à une lutte pour le pouvoir.

Mais il existe une autre possibilité : la politique de l’auto-affirmation. Celle-ci dépend toujours de deux principes difficilement atteignables, et surtout difficiles à développer une fois atteints : a) une capacité fondamentale à se fixer des temps, des thèmes, des ressources, des espaces et des initiatives. Cette disposition est rare en politique parce qu’elle ne se centre pas sur le recours à la guerre mais suppose un choix de vie, la reproduction quotidienne, la rébellion quotidienne et la nécessité d’éviter les pièges du pouvoir ; b) il n’y a pas d’autonomie sans interdépendance : il n’y a pas de possibilités de créer un espace, un temps, une pensée et des ressources propres sans développer un réseau de contre-pouvoir capable d’assumer la reproduction intégrale du mouvement.

Une nouvelle conclusion à souligner est que l’autonomie de la puissance implique une auto-affirmation qui fonde une nouvelle souveraineté (spatio-temporelle) capable de se soustraire de la norme du capital. Pour cela la puissance doit s’étendre, se trouver, rencontrer d’autres expériences, mettre en connection des circuits reproductifs autonomes.

Pour avancer sur ce chemin, trois observations semblent d’une importance vitale : a- la nécessité de batailler avec l’Etat n’implique pas l’absence de possibilités de développer parallèlement des options autonomes ; b- l’auto-affirmation doit s’appuyer sur une hypothèse pratique de reproduction autonome de l’expérience (et de sa projection) et c- il faut produire parallèlement une pensée politique du contre-pouvoir qui permette de comprendre les phénomènes de la conjoncture avec l’objectif fondamental de produire, soutenir et protéger les expériences de contre-pouvoir.

6. L’Etat s’est transformé. Il s’est décomposé. Il a été prisonnier des politiques néo-libérales, de l’accélération des flux globaux du capital (ce que l’on appelle la mondialisation) et de vraies mafias se le sont approprié. Une nouvelle formation configuration sociale est apparue en Argentine : la fragmentation sociale, l’appauvrissement massif et la destruction de l’ancienne structure productive. Les piqueteros rendent compte de cette transformation.

Qu’implique cette nouveauté pour penser les expériences de contre-pouvoir ? Deux choses apparaissent clairement : a-l’Etat actuel n’est plus le (pas si) vieil Etat-nation, avec ses capacités effectives d’intégration, même si elles ont toujours été limitées ; et b- actuellement il existe d’importants usages de la domination qui se déploient relativement hors de l’Etat-mafieux-néolibéral.

L’Etat actuel est démantelé. D’une part, il a été vidé par les politiques néo-libérales. D’autre part, suivant ce que disent certains qui ont beaucoup plus d’informations que nous, les mafias ont pris le contrôle de celui-ci. Enfin de nombreux témoignages s’accumulent sur son incompétence dans des domaines qui constituaient il y a peu ses fonctions fondamentales. Ce n’est pas que l’Etat ait disparu, ni qu’il soit en voie d’extinction. Pourtant il a bien changé. Ce n’est pas qu’il soit plus faible ou plus fort mais surtout que ses fonctions, ses priorités, et les modalités auxquelles il avait recours pour les réaliser, ont changées.

Alors que des services basiques comme la santé et l’éducation publique, les pensions et en général les besoins vitaux d’une bonne partie de la population sont négligés, l’Etat a été jusqu’à abandonner des fonctions traditionnellement non cessibles de l’Etat capitaliste. Actuellement il n’existe plus de monopole de la monnaie à cours légal. Ceci est non seulement dû à la circulation des bons émis par les gouvernements nationaux et provinciaux qui conservent une certaine légalité étatique, mais surtout à la circulation de « crédits » des réseaux de troc. A Quilmes par exemple, l’idée de payer les impôts avec les crédits du Réseau Global de Troc a été envisagée. Un autre exemple frappant est la défense de la propriété privée : pendant les pillages de décembre, les grands supermarchés transnationaux engageaient directement le personnel de police ou de gendarmerie pour réprimer, alors que les propriétaires de petits et moyens commerces utilisaient des armes à feu pour se défendre. Nous pourrions continuer avec d’autres exemples : des bandes policières qui s’autonomisent du pouvoir légal et politique, des guerres entre mafias, le problème de la sécurité privée, des groupes para-policiers, une corruption massive à tous les niveaux, etc.

Ces exemples attestent de ce que l’Etat national n’est plus actuellement (ou du moins en Argentine) l’outil unique et suffisant de la domination. Il est certain qu’il ne l’a jamais été entièrement, mais il semble qu’aujourd’hui plus que jamais, il est illusoire de penser que la domination passe majoritairement par le contrôle de l’appareil d’Etat. Il y a d’une part les procédés propres au marché : la publicité, les médias, la production d’images de bonheur et de réalisation, le désir de consommation, la définition de nouvelles formes d’inclusion et d’exclusion, etc. D’autre part il existe aussi les nouvelles formes de contrôle qui ne s’organisent plus depuis l’appareil d’Etat, bien qu’elles comptent avec sa relative approbation (par exemple à l’intérieur des supermarchés ou des usines) et finalement la para-militarisation, la patota, la mafia, qui s’est emparé de l’appareil d’Etat, mais qui s’articule à son compte avec les grandes entreprises (des agences de sécurité privée et de vente directe de services étatiques de manière illégale).

Dans ce contexte une chose est sûre : la perte de la capacité de régulation de l’Etat met en lumière l’inexistence de l’ancien Etat national à vocation intégratrice, aussi limitée qu’elle fût. Cette situation présente de nouveaux défis autant pour ceux qui doivent organiser la domination que pour le contre-pouvoir.

Le capital doit faire face au défi de construire de nouvelles formes minimes de régulation étatique. Celles-ci peuvent impliquer une tentative de reconstruction d’un état néo-libéral capable de faire régner la loi, c’est-à-dire de recomposer en de nouveaux termes une autorité politique fondée sur sa capacité technique à développer de nouveaux marchés dans le pays ; ou au contraire s’associer directement, comme c’est le cas pour le moment, à l’Etat mafieux, en construisant des centres de régulation en-dehors de l’Etat, sans affecter la décomposition et la corruption de l’appareil étatique.

Ces possibilités doivent prendre en compte l’existence de l’Etat-mafieux et, qui en tant que tel, constitue une donnée de base incontournable pour toute analyse ou projet. Ce qui succédera donc au niveau de l’organisation de la domination, marquée par la nécessité de valorisation du capital, sera un résultat intermédiaire entre ces possibles. Ces options sont traversées par d’autres mouvements fondamentaux de la conjoncture mondiale, continentale et nationale que nous ne mentionnerons pas ici mais qui révèlent d’une complexité majeure et qui sont en relation directe avec les forces impérialistes qui prétendent que l’Argentine entre dans l’ALCA.
Nous insistons sur ce qui semble avoir le plus d’importance à notre avis : a) la fin de l’Etat-nation sous la forme connue jusqu’à aujourd’hui ; b) une ré-organisation de la domination qui implique une combinaison d’anciennes et de nouvelles modalités.

7. Le capital cherche à recomposer son pouvoir mais ne paraît pas avoir une stratégie unique et clairement définie pour y arriver. La conjoncture nationale est marquée par ce fait fondamental. Il ne s’agit pas d’un vide de pouvoir mais d’un processus plus complexe. Ce qui est en jeu est le type de capitalisme possible dans le contexte actuel, c’est-à-dire déterminé autant par la dégradation politique et institutionnelle que par la présence de réseaux importants de contre-pouvoir.

La réalité politique semble souvent se présenter sous deux formes : ce qui apparaît lorsque nous pensons de manière immédiate, comme réflexe, et ce qui se révèle lorsque nous nous mettons à penser plus en profondeur.

Dans la pensée réflexe nous tendons à reproduire ce que disent les médias et les politiques. Nous pensons notre réalité comme un lieu où se répète le passé. Comme si l’histoire était cyclique. Ainsi par exemple, ceux du Triple A présent dans le gouvernement, la résistance menée par les guerrilleros d’aujourd’hui, et l’année 2002 serait comme celle de 1975. C’est ainsi que l’on attend soit une insurrection victorieuse qui éviterait le final mortifère, soit la dictature répressive qui répèterait l’histoire.

C’est seulement lorsque nous commençons à penser sérieusement, c’est-à-dire à partir d’une pensée autonome, en fonction de ce que nous expérimentons dans des circonstances déterminées, que nous pouvons voir que ni les médias, ni les politiques ni les intellectuels consacrés ne pensent réellement, mais plutôt qu’ils savent « des choses » (honnêtement ou non, suivant le cas). Mais il faut toujours et encore penser en situation.

C’est ainsi que nous découvrons que l’histoire ne se répète pas et que même s’il y a des continuités évidentes, elles acquièrent en général des sens nouveaux, même s’ils semblent subtils ou imperceptibles à première vue.

En ce sens, il faut se demander si la conjoncture actuelle n’est qu’une conjoncture « de plus » ou si, dans sa singularité, elle nous révèle quelque chose qui mérite d’être compris.

D’un côté, la conjoncture actuelle s’éclaire lorsqu’elle est observée au travers de ses transformations, à la lumière de la destitution de l’Etat national présentée antérieurement.

D’un autre côté, la crise actuelle a réussi à rendre à nouveau visible le développement des expériences de contre-pouvoir, et à en accélérer la croissance.

Dans ce contexte, les nécessités du pouvoir passent par : a- produire de nouvelles opportunités dans le but de relancer un processus d’accumulation capitaliste, et pour cela il a besoin de ; b- recomposer des formes de régulation qui impliquent une recomposition minimum de certaines fonctions étatiques (pouvoir politique, légitimité, et même l’organisation de la répression, etc) et c- résoudre la situation de cohabitation (plus ou moins répressive) avec les réseaux de contre-pouvoir.

Il ne s’agit pas ici de développer un panorama minutieux de la conjoncture internationale ou continentale (bien qu’il ait une grande importance, en particulier l’explosion de la crise au niveau latino-américain), ni de la lutte qui a lieu actuellement à l’intérieur du bloc des classes dominantes. Et encore moins du jeu de la superstructure politique de parti. Non : il s’agit avant tout d’insister sur le fait que ce contexte mérite d’être pris en compte pour développer des hypothèses consistantes à l’intérieur des expériences de contre-pouvoir.

Reprenons la question de l’Etat-mafieux. Il ne s’agit pas seulement d’une forme d’Etat. C’est aussi un mode de régulation sociale qui s’étend jusque dans la base même de la société. Sa dynamique répand une violence désinstitutionnalisée fondée sur des luttes internes (qu’elles soient politiques, dans le milieu patronale ou policier, toutes s’articulent et sont soumises à une même modalité conspirative, occulte). Son articulation actuelle avec le capital global ne signifie pas une extension des possibilités d’inclusion socio-économique, mais bien au contraire soumet la population à une détérioration complète des conditions de vie.

Un hypothétique Etat administratif efficace, combiné à une recomposition de l’investissement du capital (éventuellement et dans le meilleur des cas, fondé sur une prolétarisation massive des classes moyennes) devrait cohabiter avec ce panorama et s’articuler à un Etat mafieux.

Même dans ce cas, qui semble être la panacée du « progressisme argentin », l’usage de la violence persisterait. La violence répressive serait plus ponctuelle mais pas nécessairement moins généralisée. Dans tous les cas la répression aura tendance à s’appliquer aux« exclus et radicaux » qui interposeraient des obstacles à la création de nouveaux marchés et au bon fonctionnement des circuits de valorisation du capital. Il est évident que la pratique du piquet est donc au centre de toute hypothèse répressive.

Si ce qui a été dit jusqu’à maintenant n’est pas un simple délire (et nous ne pouvons donner de garantie que ça n’en soit pas un), il faut en tirer une autre conclusion : si la cohabitation du pouvoir du capital et du contre-pouvoir annonce pour le futur une répression physique, ceci n’en est qu’un aspect certes de plus en plus évident. Il existe aussi la possibilité d’un « compromis ».

Si la subsistance du capitalisme implique la nécessité de produire de nouveaux marchés, la maturité des expériences de contre-pouvoir (s’il en est ainsi) impliquera une cohabitation marquée par la répression (quelle que soit sa forme) mais aussi par la cooptation, qui n’est plus une intégration généralisée administrée par l’Etat (comme ce fut le cas sous le péronisme de 1946 à 1952) mais bien une forme dégradée de celle-ci, comme les donations, le clientélisme, la prolétarisation dans des conditions hyper précaires, etc.

Si, comme nous le supposons, l’Etat (empêtré comme il l’est dans les réseaux du capital) n’a pas la capacité d’élargir substanciellement les possibilités d’inclusion sociale, nous nous trouverons (si la situation n’est déjà plus celle-là) face à une relation de confrontation entre d’un côté le capital (et son articulation à l’Etat-mafieux), ses capacités répressives et de cooptation et de l’autre, un contre-pouvoir avec le projet de développer une autonomie face à celle-ci. Sans aucune médiation réellement efficace entre ces deux forces. De cette manière, le compromis (cooptation, inclusion précaire) et la répression (surtout pour ceux qui bloqueraient les circuits de valorisation du capital, mais aussi par effet interne des mafias représentent les deux variantes qui, combinées ou non, seront présentes tant qu’il y aura cohabitation entre le pouvoir du capital et le contre-pouvoir.

8. En effet, la lutte des classe –dans les circonstances actuelles- se joue autour d’un pouvoir –le capital- qui prétend et nécessite contrôler et s’approprier les processus naturels, culturels et vitaux, et les forces de résistance qui doivent assumer le défi de produire une autre sociabilité, d’être capables de donner naissance à un nouveau mode de produire la vie : extérieur, opposé et plus puissant que le régime capitaliste. Dans toute l’Amérique latine il existe des expériences d’une grande richesse à ce sujet.

Nous pensons que la lutte des classes doit être envisagée à partir d’un fait fondamental : le capital tend à dominer de manière de plus en plus directe la nature, la vie humaine et les richesses culturelles des peuples. On peut observer clairement dans toute l’Amérique latine comment les luttes des peuples pour le contrôle de leurs conditions de reproduction entrent en contradiction directe avec les nécessités d’accumulation du capital.

Tout ce qui se subordonne au capital est brutalement exploité. Le capitalisme, plus que jamais, produit de la vie pour la mort. Sa modalité d’accumulation génère structurellement de l’exclusion. Le moment de majeure productivité de l’histoire de l’humanité est aussi celui de la plus grande misère.

En contre-partie, la force des luttes réside de plus en plus dans leur tendance à s’autonomiser du commandement du capital. Des réseaux de culture indigène, de paysans et de producteurs directs sont en train de développer un contre-pouvoir de plus en plus puissant au niveau à la base de nos sociétés.

Il n’est pas prévisible –mais pas impossible non plus- qu’à court terme le contre-pouvoir soit détruit, même si la tâche ne sera pas facile. La société capitaliste a peu ou rien à offrir à ceux qui ont réussi à constituer une sociabilité en marge de son contrôle et les solutions purement répressives coûtent chères à tout point de vue. Malgré tout, la combinaison cooptation/répression est toujours d’actualité.

Il semble possible d’imaginer une cohabitation entre un pouvoir capitaliste (sous la forme qu’il prendra finalement) et un contre-pouvoir qui s’éloignerait de plus en plus de la guerre ouverte et tende à s’auto-affirmer à travers de nouvelles formes de production et de reproduction.

A partir de ce qui a été développé jusqu’ici, nous sommes en mesure d’insister sur deux conclusions : a) que le capital doit résoudre (en Argentine) les dilemmes ayant trait aux formes de valorisation et de régulation de la lutte des classes. Ce sont les modalités spécifiques d’articulation directe entre le capital et les mafias qui se jouent en ce moment. Cette résolution a lieu dans un contexte d’émergence d’un contre-pouvoir considérable; b) le contre-pouvoir, dans son développement, doit aussi résoudre un grand nombre de questions fondamentales en ce qui concerne sa relation avec l’Etat, avec les gouvernements locaux, en ce qui concerne des problèmes comme la faim, l’accès aux médicaments, les formes d’autogestion, le lien entre les différentes expériences, les formes d’auto-défense, etc.

Le capital, comme contrôle (et aspiration au contrôle) de la puissance productive des peuples et de la vie et, d’un autre côté, le contre-pouvoir, comme tendance à l’autonomisation de la reproduction de la vie, configurent l’axe fondamental de la lutte des classes actuelle et cette nouvelle cohabitation ne promet pas d’être facile.

9. Le capitalisme produit des hommes et des femmes pour la mort. La logique de confrontation, appuyée par certains secteurs de la gauche, aussi. L’auto-affirmation de la puissance et de la multiplicité ne peut se traduire que comme volonté de persister et de déployer la vie. D’où notre insistance : résister, c’est créer (des modes de vie).

La lutte des classes est asymétrique. Le capital est offensif. Il conquiert, il colonise. Mais aussi, et de manière scandaleuse, il inclut en excluant, il précarise, il appauvrit. Il semble fondamental ne pas perdre de vue que le capital est contrôle de la puissance et de la subjectivité, de la nature et de ce qui est produit pas la science, et en général, de la culture des peuples.

Le capital n’est rien d’autre qu’une relation sociale entres les hommes et entre ceux-ci et la nature. Il ne peut être pensé comme quelque chose d’extérieur, qui ne prendrait racine que dans les jardins du gouvernement. Rigoureusement, l’unique forme pour combattre le capital en tant qu’hégémonie de la tristesse, de l’exploitation, de l’individualisme et du monde des marchandises passe par la production d’autres formes de sociabilité, d’autres images du bonheur, de la politique.

10. En Argentine –comme en Amérique latine- des réseaux productifs, anti-répressifs, de contre-culture, travaillant les thèmes de la santé et de l’éducation alternative et en général pratiquant une politique radicale qui n’est plus séparée de la vie, sont en train de se construire. Ces réseaux, dans la mesure où il tendent à s’autonomiser du commandement capitaliste et de l’Etat, offrent de nouvelles possibilités de développer l’auto-affirmation des puissance productives, culturelles et politiques des expériences autonomes.

Le défi d’une autonomisation de la reproduction des expériences radicales nécessite des hypothèses pratiques autant pour sa propre projection que pour sa réalisation.

De ce qui précède s’en détache une première hypothèse: en Argentine, un ensemble de réseaux différents s’est autonomisé –de manière plus ou moins diffuse, plus ou moins organisée- constitués par des collectifs de troc, des collectifs développant des formes d’économie alternative, d’autres travaillant les droits de l’homme, des assemblées et des groupes de discussion politique, des occupations d’usines (plus de 100), des collectifs qui travaillent sur la santé, ou l’éducation, et ainsi de suite.

Ces expériences sont très hétérogènes. Certaines, d’ailleurs, sont franchement obscures. Mais des millions de personnes vivent d’elles. Ces expériences sont habitées de politiciens professionnels et de mafias véhiculées à l’appareil d’Etat, mais aussi d’authentiques expressions de reproduction vitale de personnes considérées mortes pendant des années par le marché capitaliste.

Ces réseaux tendent à s’autonomiser du commandement du capital dans la mesure où ils ont perdu toute possibilité d’inclusion/intégration dans des conditions un minimum dignes. Ou, en d’autres termes, dans la mesure où ils n’accèdent plus à des formes désirables d’inclusion.

Ces réseaux ont une potentialité énorme parce qu’ils mettent en mouvement tout leur potentiel : mettre en connexion les producteurs entre eux, les producteurs avec les consommateurs, de nouvelles formes d’échange sans médiations mafieuses et surtout parce qu’ils peuvent se consolider en construisant des frontières mobiles avec le marché capitaliste.

11. Le pouvoir capitaliste et le contre-pouvoir peuvent cohabiter pendant un certain temps sans vaincre l’autre. Le pouvoir devra trouver des solutions à ses problèmes pour se maintenir, mais le contre-pouvoir devra aussi développer les siennes, ce qui ne sera pas une tâche facile. Le problème principal commun de cette lutte des classes est précisément comment assumer cette coexistence conflictuelle.

La cohabitation d’un pouvoir capitaliste et d’un contre-pouvoir, tous deux en permanente recomposition, génère une anxiété chez ceux qui, d’un côté comme de l’autre, voudraient résoudre la partie en un seul mouvement.

Pour le contre-pouvoir, gagner du temps est vital. Stabiliser les réseaux. Produire une théorie politique mature qui permette de mieux comprendre des questions aussi complexes que les relations entre les institutions étatiques et les politiques de base, entre une présence effective des luttes et les niveaux de représentation, entre les leaderships situationnels et les caudillismes, entre production et reproduction de la vie, entre auto-défense et exode, entre confrontations nécessaires et protection des compagnons et des expériences, entre développement local, national et continental, etc.

12. Les expériences de contre-pouvoir se sont consolidées ces dernières années. Mais elles doivent faire face à une accélération du temps. Personne ne va leur offrir ce temps. Pour cela, sa plus grande vertu est sa capacité à produire sa propre temporalité. Le militant participant à l’organisation des luttes pourrait le faire en devenant aussi un producteur de réseaux de reproduction matérielle autonome. Et inversement : les réseaux de reproduction autonomes, malgré l’obscurité dans laquelle ils se trouvent, bénéficieraient sans doute d’une hybridation avec les expériences de la lutte piquetera. Les assemblées populaires des différentes villes argentines sont de très importants dinamyseurs potentiels de ces réseaux mais aussi de cette possible rencontre.

Les piqueteros se considèrent comme un collectif d’organisation de lutte. Et ils tendent à chercher des alliances avec d’autres organisations de lutte. Malgré cela, du point de vue d’une stratégie d’auto-affirmation, un seul aspect de l’expérience est pris en compte: celui de la confrontation. Cette ligne de travail, si elle est développée de manière disproprotionnée peut mené à la logique de confrontation. Mais si elle est comprise comme appartenant aux règles du contre-pouvoir dans son ensemble, comme une ligne de travail qui potentialise et protège, si elle se développe comme faisant partie d’un travail de composition avec ces réseaux d’économies alternatives, de santé, d’éducation et de contre-culture, elle ouvrira de nouvelles perspectives, et permettra la consolidation des ciments matériels d’une autonomie de plus en plus importante.
Il est clair qu’il s’agit d’un travail difficile, ces réseaux sont précaires, ils n’ont pas encore résolu des questions fondamentales et dans de nombreux cas ils sont infectés d’individualisme et de clientélisme. Mais, par ailleurs, penser cette dimension peut donner lieu à de nouvelles alliances, à de nouvelles expériences et à la production de nouveaux circuits. Dans cette même voie, ils pourraient obtenir à court terme de nombreux bénéfices comme de la nourriture bon marché (soja, riz, huile, etc), des médicaments génériques (et même monter des laboratoires), peut-être une école, une coordination anti-répressive plus efficace, de nouveaux espaces où discuter une nouvelle théorie politique, etc.

Une des difficultés est probablement liée au modèle de militance qui émerge de ces réseaux autonomes. Ce modèle ne peut plus être celui du spécialiste en idéologies ou en confrontations, mais doit être celui d’opérateurs situationnels de la pensée et des artifices vertueux de la production et de la reproduction sociale. C’est-à-dire appartenant aux catégories d’une nouvelle théorie politique du contre-pouvoir.

Evidemment ce n’est pas facile. Il s’agit d’une hypothèse à développer en profondeur. Mais il existe des exemples d’expériences intéressantes dans tout le pays, et dans tout le continent, qui appuient cette ligne de travail.

Il ne s’agit pas d’une solution à tous les problèmes. Même l’éventualité de la répression ne disparaîtra pas. C’est-à-dire que même en travaillant cette voie, la confrontation restera une réalité difficile à assumer. Mais un nouvel horizon se dessine derrière cette piste de travail : a) la fusion entre reproduction sociale et politique ; b) une meilleure compréhension des possibilités qu’offrent la relation entre institutions représentatives et expériences de base et c- éviter la logique de confrontation pour travailler radicalement l’auto-affirmation.

 

Traduction de Anouk Devillé


 

 

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